Une vocation bien éprouvée

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Le sixième chapitre du livre « Telle mère, tels fils », issu de la vie de saint Jean Bosco, dont les pages sont consacrées à Mamma Margherita, s’intitule « une vocation bien éprouvée ».

« Telle mère, tels fils ». Chapitre VI. Une vocation bien éprouvée. Page 34 à 44

« Qui aurait jamais pu croire que ce songe de ses neuf ans, qui au fond de l’âme du petit Jean confirmait tout un monde de désirs anciens, allait jeter la discorde en ce foyer jusqu’alors si paisible ? C’est pourtant ce qui arriva. Un obstacle qui, par moments, parut insurmontable, se dresse entre l’appel du ciel et les efforts du petit Jean pour y correspondre : la volonté obtuse, mais tenace de son aîné, Antoine. Pendant près de six ans, ce grand garçon aux idées si courtes s’opposera à la claire vocation de l’enfant, sous le vain prétexte que né paysan, il devait mourir paysan. Au fond, il entrait beaucoup de jalousie dans cette âme sans grandeur, qui ne pouvait tolérer la pensée de voir un jour la soutane de son plus jeune frère lui ouvrir un monde d’estime et de considération, et surtout l’enlever à la dure vie des champs.

À deux reprises l’obstacle arrêta sur sa soute Jean Bosco, si plein de bonne volonté.

Quelques semaines après sa première communion, au début du printemps 1826, la Providence parut vouloir acheminer l’enfant vers le terme de ses désirs.

Cette année-là le jubilé, qui quelques mois plus tôt avait amené à Rome près de 400.000 pèlerins, venait d’être étendu à la chrétienté, et, au diocèse de Turin, c’était de mars à septembre qu’on pouvait le gagner. La famille Bosco, plus près près de Buttigliéra que de Castelnuovo, résolut de suivre les exercices de cette paroisse qui, huit jours durant, convoquait les fidèles. Buttigliéra est à quatre kilomètres des Becchi : ce n’était donc pas terrible que de parcourir seize kilomètres dans la journée pour aller entendre les deux sermons du matin, données de très bonne heure, et les deux instructions du soir ! Les grâces du jubilé valaient bien ce dérangement !

Après la dernière prédication on revenait en groupes, dans la nuit déjà tombée, et à l’amorce des chemins, qui prenait la direction des Becchi, qui celle de Capriglio, qui celle de Murialdo. Un prêtre, vieillard septuagénaire, rentrait ainsi chaque soir en compagnie de ces braves chrétiens : c’était Don Calosso, le chapelain de Murialdo. Malgré son grand âge, il avalait lui aussi ses seize kilomètres quotidiens pour mériter sur la fin de sa vie les grâces du pardon du jubilé. Chemin faisant, il observait depuis le début de la semaine ce bambin aux cheveux frisés, à la démarche vive qui, un peu à part de tout le monde, semblait prolonger dans le recueillement la parole des missionnaires.

« Hé là, petit, lui dit-il un soir, d’où viens-tu comme ça ?
– Des Becchi.
– As-tu au moins compris quelque chose au sermon de ce soir ?
– Mais tout, monsieur le curé.
– Oh ! Tout, c’est beaucoup. Voyons : répète-moi quatre phrases de l’instruction et je te donne quatre sous.
– Quatre phrases du premier point ou du second ?
– De celui que tu veux. Te rappelles-tu au moins le sujet développé ?
– Mais oui : le prédicateur a parlé de la nécessité de ne pas renvoyer sa conversion.
– Et qu’a-t-il dit à ce propos ?
– Il y avait trois parties dans son discours : laquelle voulez-vous que je vous redise ?
– À ton choix.
– Eh bien, je vais vous les répéter toutes les trois. »

Et, sans broncher, le petit bonhomme dévida impeccablement les trois points de la première instruction de ce soir-là :

« Au pécheur obstiné dans son vice, il manquera certainement un jour le temps, la grâce et la volonté de la conversion. »

Autour de lui, les braves gens du hameau s’étaient rassemblés, et les kilomètres de la route défilaient sans qu’on y prît garde, tant le charme de cette parole enfantine, et l’étonnement que provoquait cette mémoire merveilleuse avaient captivé l’attention de tous.

« Bravo, dit Don Calosso, aux derniers mots de l’enfant, bravo, je vois que tu as bien retenu la première instruction : mais la seconde ?
– La seconde ? Vous la voulez toute aussi ?
– Non, dis-m’en quelques mots.
– Eh bien, voilà : ce qui m’a le plus frappé dans cet autre sermon, c’est la description de la rencontre de l’âme du damné avec son corps, au bruit des trompettes sacrées réveillant l’humanité pour le jugement dernier. »

Et là-dessus, Jean se mit à réciter le dialogue qui, sur les lèvres du prédicateur, avait dramatisé la scène.

Le bon vieillard, devant une telle mémoire, ne put contenir son émotion. Prodigieux enfant que ce petit ! Quelle précocité de talent ! Et de suite, dans sa pensée, surgit la question : à qui, à quoi pourront servir ces dons ? Dans la vie, que fera cet enfant si bien doué ? Force utile, force perdue, force nuisible ? Qui sait ?

Et le dialogue entre le prêtre et l’enfant reprit inquiet, curieux, serré.

« Comment t’appelles-tu, mon fils ? Qui sont tes parents ? Où vas-tu en classe ?
– Je m’appelle Jean Bosco ; j’ai perdu mon père à l’âge de deux ans : ma mère a cinq bouches à nourrir. Je sais lire, et un peu écrire.
– Tu n’as pas encore mis le nez dans la grammaire ?
– Qu’est cela ?
– Tu aimerais étudier ?
– Oh oui !
– Pourquoi ne le fais-tu pas ?
– Mon frère Antoine s’y oppose.
– Pourquoi ?
– Il dit qu’on en sait toujours assez pour travailler les champs.
– Pourquoi voudrais-tu étudier ?
– Pour devenir prêtre.
– Et pourquoi voudrais-tu devenir prêtre ?
– Pour amener à moi les enfants, leur enseigner la religion et empêcher qu’ils deviennent mauvais. Je le vois bien, quand ils tournent mal c’est que personne ne s’est occupé d’eux… Mais vous m’excuserez, monsieur le curé. Me voici chez nous : je tourne ici pour monter aux Becchi. »

De fait, l’enfant et son groupe étaient arrivés au pied de l’éminence que couronne le hameau. La route n’avait paru longue à personne.

« Sais-tu servir la messe, mon petit Jean, interroge alors le vieillard en guise d’adieu ?
– Un peu.
– Alors viens me la servir demain. J’ai quelque chose à te dire. »

L’enfant vint, et après la messe le bon prêtre jeta encore quelques coups de sonde dans cette âme de petit paysan. Il en conclut qu’elle était appelée à un travail plus haut que celui de la terre. Il devait labourer, semer, récolter, engranger, oui, mais dans le champ des âmes.

« Dis à ta mère, petit, de venir me voir, dimanche : et nous combinerons toutes choses en vue de ton avenir. »

Le dimanche suivant, Marguerite Bosco alla voir Don Calosso, et il fut décidé que chaque matin Jean viendrait à Murialdo prendre ses leçons de latin. Le reste de la journée il continuerait de travailler aux champs, car Antoine était là qui veillait, jaloux, obtus, et tyrannique. Il faillit même se fâcher tout rouge quand il apprit la décision prise : il ne s’apaisa qu’à la pensée que ces fameuses classes ne commenceraient que six mois plus tard avec l’automne, quand à la campagne tous les gros travaux commencent à chômer.

Après trois mois de grammaire italienne, il attaqua à Noël l’étude du latin. Les premières déclinaisons furent dures à mastiquer, nous confesse-t-il. Mais il s’acharna avec une telle ténacité sur l’obstacle, qu’à Pâques il avait déjà vu en entier la grammaire latine.

« C’est un prodige de mémoire que votre fils, disait à Maman Marguerite le bon Don Calosso toutes les fois qu’il la rencontrait. Il faut continuer de l’envoyer. »

Elle l’eût bien voulu, la sainte femme, mais hélas ! Ces pauvres heures de classe dérobées au travail des champs eurent, dès que le printemps parut, le don d’exaspérer à nouveau Antoine. Le petit Jean avait beau mettre les bouchées doubles au travail, n’étudier qu’en cachette, à l’aller et retour ou le soir venu, quand tout labeur avait cessé, c’était inutile : la seule vue d’un livre rendait fou ce grand garçon de vingt-quatre ans, fou et méchant. Un jour il n’y tint plus.

« En voilà assez, dit-il : je ne veux plus voir dans la maison toutes ces grammaires. On n’a pas besoin de ça pour vivre. Je suis devenu grand et fort sans avoir jamais mis le nez dans ces bouquins.
– Tu raisonnes très mal, répliqua le petit Jean.
– Il faudrait le prouver.
– Eh bien notre âne est encore plus fort que toi, et lui n’est pourtant jamais allé en classe. Voudrais-tu lui ressembler ? »

Antoine ne fit qu’un bond pour atteindre son frère, et l’abreuver de gifles : mais le petit bonhomme, à peine le trait lancé, avait déjà fui.

D’autres fois, ce lourd paysan accablait l’enfant de sarcasmes pour lui faire perdre le goût de l’étude :

« Voyez-vous ce petit monsieur, disait-il. Ce n’est pas plus haut que ça, et ça veut étudier. Et pourquoi ? Par paresse. Il veut vivre à son aise pendant que nous continuerons à manger notre polenta. Penses-tu que tous ici nous allons suer et peiner pour payer tes études ? Allons, ouste, empoigne-moi la bêche : notre logis n’a pas besoin de savants. »

Rencontrait-il son plus jeune frère un livre en mains, à l’heure où il ne pouvait vraiment faire autre chose – jour de pluie ou jour de fête – il le lui arrachait, et le jetant au mur :

« Je t’ai répété cent fois que je ne veux pas te voir le nez là-dedans. Tu es né pour être paysan comme moi : mets-toi bien ça dans la tête. »

La situation était trop tendue, pour qu’elle pût durer longtemps. Maman Marguerite le comprit. À l’automne suivant, par amour de la paix, elle arrêta les leçons du petit ; et, comme ce geste, pourtant si douloureux à deux cœurs, ne suffisait pas à apaiser l’animosité de l’aîné, un soir de février elle se décida au grand sacrifice.

« Mieux vaut t’éloigner, Jean, lui dit-elle entre deux sanglots. Tu vois, Antoine, ne se calme pas. Pars à la grâce de Dieu : va chercher du travail dans les fermes avoisinantes. Si tu n’en trouves pas, pousse jusqu’à Moncucco et demande la famille Moglia : elle est riche, elle est bonne, elle t’accueillera. C’est donc entendu pour demain. »

Et le lendemain, un glacial matin de février 1829, son pauvre petit baluchon sous le bras où deux chemises et quelques mouchoirs enveloppaient ses chers livres, il partit, le vaillant petit homme, à la grâce de Dieu.

Elle veillait sur ses pas, et, comme sa mère l’avait prévu, elle le conduisait à Moncucco. Chez les Moglia, comme dans toutes les fermes où il était passé, on ne voulait pas l’embaucher : à cette saison le travail manquait et les valets de ferme ne se louent qu’en fin mars ; mais il supplia tellement le chef de famille qu’on finit par le prendre. Il devait rester près de deux ans sous ce toit hospitalier, garçon de ferme modèle, qui, entré au pair, vit progressivement porter son salaire à 15, 30 et 50 livres annuelles, tant ses services étaient loyaux et honnêtes. De treize à quinze ans, il mena à Moncucco la vie des Becchi : en semaine il assumait le service de l’étable, et le dimanche, sur le fenil de la ferme, il réunissait les quelques enfants du hameau pour leur enseigner le catéchisme, leur réciter des histoires. En été, c’était l’ombre d’un mûrier qu’il tenait cet embryon de patronage rural, moins copieux, mais non moins attentif que celui de la bourgade paternelle. Plus violent que jamais, son désir d’arriver au sacerdoce dévorait ce jeune cœur ; il en faisait même l’aveu à ses maîtres.

« Mais comment arriveras-tu à étudier, Giovannino, demandaient ceux-ci ? Il faut de neuf à dix mille francs pour faire un prêtre de nos jours : où les trouver ?
– Je ne sais, mais je suis sûr que j’arriverai. »

Et pour ne pas laisser rouiller les enseignements de Don Calosso, il continuait de repasser aux champs, en gardant ses bêtes, ou à la ferme, les soirs de loisirs, la grammaire latine étudiée chez le bon prêtre.

Avec décembre 1829, la lourde épreuve sembla prendre fin. Un matin, il croisa sur son chemin de pâture son oncle Michel Occhiéna, paysan enrichi dans l’élevage, qui lui avait toujours témoigné de la sympathie.

« Hé bien, Jean, tu te plais chez les Moglia ?
– Comment voulez-vous que je m’y plaise ? Certes, ici tout le monde est bon pour moi, mais que voulez-vous, je ne puis étouffer dans mon cœur le désir d’étudier, et je vois que les années passent, passent. Tout à l’heure je vais avoir quinze ans.
– Mon pauvre petit Jean ! dit l’oncle apitoyé. Allons, laisse-moi faire : ramène ton baluchon et retourne aux Becchi. Je vais à Chiéri d’où je retourne ce soir ; en passant je causerai avec ta mère, et tout s’arrangera, tu verras. »

Heureux comme on peut se l’imaginer, Jean vint donc prendre congé de ses bons maîtres. Ils étaient tellement attachés à lui, que ce fut la mort dans l’âme qu’ils virent s’éloigner le petit bouvier pieux, docile et travailleur qui, pendant vingt-deux mois avait été, sous leur toit, comme un sourire de Dieu.

Aux Becchi, le soir de ce jour, sa mère ne voulut pas le recevoir, pour ne pas laisser croire à Antoine que ce retour au logis avait été concerté entre elle et son frère Michel. Le pauvre petit, grelottant, dut donc attendre, dans un fossé voisin, le retour du marché de son oncle. Quand celui-ci, à la nuit tombante, passa, il recueillit son pauvre neveu transi et grimpa avec lui aux Becchi. Là, il sut faire entendre raison au terrible frère, et Jean reprit sa place au foyer paternel.

Il n’était pas au bout de ses malheurs. Sollicités par ce brave homme d’oncle, les curés de Castelnuovo et de Buttigliéra se dérobèrent quand on leur demanda de continuer les leçons de latin à l’enfant déjà dégrossi.

« Trop de travail, dirent-ils tous les deux, trop de travail ! Nous n’y arrivons pas. Comment pourrions-nous prendre cette responsabilité supplémentaire ? »

Alors on retourna vers Don Calosso, auquel on aurait dû penser d’abord. L’âge, les infirmités l’avaient fait démissionner, et il vivait retiré à Murialdo même. Il accepta avec enthousiasme de reprendre son cher élève ; sa bonté alla même plus loin.

« Ne tremble pas pour ton avenir, mon petit Jean, lui dit l’admirable vieillard, j’y penserai, moi. Tant que je serai en vie, je t’aiderai, et si le bon Dieu me rappelle à Lui, mes dispositions sont prises pour te faire aller jusqu’au bout de tes études. »

Tout obstacle paraissait donc levé, et la route s’ouvrait devant l’imagination émue de l’enfant toute droite, bien claire, facile à parcourir. Comme il allait en dévorer les étapes !

Hélas ! Une dernière fois il vit se dresser entre le désir unique de sa vie et sa réalisation désormais assurée la volonté formelle de son aîné. Mais alors la mère intervint. Elle avait patienté jusqu’à ce jour dans l’espoir que sa douceur finirait par briser l’opposition d’Antoine. Voyant tous ses efforts inutiles, elle prit le parti qui allait assurer d’un seul coup la vocation de son plus jeune, la tranquillité de son foyer, et l’avenir de ses trois enfants : elle demanda aux tribunaux le partage des biens paternels. Antoine essaya de s’y opposer ; ce fut en vain. Elle tint ferme, lasse de ces luttes où tout un bonheur humain et divin pouvait sombrer. Quelques mois plus tard, ce partage fut prononcé, et sans quitter le hameau, Antoine s’éloigna de la maison de famille. Enfin on allait pouvoir respirer ! »

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