À propos de la chasteté

Voici ci-dessous un texte trouvé sur le forum « cité catholique », que j’ai particulièrement apprécié sur la chasteté, par Xavier Thévenot, prêtre salésien. Beaucoup de choses innovantes sont dites sur la chasteté. Après avoir lu ce texte, j’espère que mes lecteurs verront les choses autrement…

(…) quand le grand public emploi le mot de chasteté, il désigne par là : l’abstention de relations sexuelles que vivent les personnes qui font voeu de chasteté. Or en réalité l’abstention de relation sexuelle doit être désigné de façon précise par le terme de continence.
Donnons donc une définition nette de la continence :

est continente une personne qui s’abstient de tout plaisir conduisant à l’orgasme volontairement provoqué; qui s’abstient de tout plaisir issue soit d’une masturbation, soit d’une relation sexuelle avec une partenaire de l’autre sexe ou du même sexe.

Ayant ainsi définit ce qu’est la continence, nous sommes aptes maintenant à aborder la question de la chasteté proprement dite. En effet, la chasteté contrairement à ce que croit le grand public ne se réduit pas à la continence. La chasteté est en réalité une vertu qui doit être poursuivie par toute personne; que celle-ci soit équilibrée ou non, qu’elle soit célibataire, mariée, divorcée, veuve, qu’elle soit hétérosexuelle ou homosexuelle. Que désigne donc cette vertu de chasteté? Et bien dans une première approche donnons une définition très large :

est chaste, une personne qui tente de vivre sa sexualité de façon libérante pour elle et pour les autres.

On le voit, la chasteté est une vertu extrêmement positive. Il ne s’agit pas de renier sa sexualité, il s’agit au contraire de la vivre. Il s’agit de vivre sa dimension masculine et féminine dans toutes ses relations, et ceci de façon à construire quelque chose ou encore à se libérer davantage.


Mais, direz-vous, quels sont donc les signes de la vraie libération?

Eh bien, pour aider à les trouver je vais partir de l’étymologie, de l’origine du mot chaste. Je vais ainsi montrer que ce mot a une actualité tout à fait considérable aux yeux des chercheurs en sciences humaines. En effet, l’étymologie nous apprend que le mot chaste vient du mot latin « CASTUS ». Or vous savez qu’en latin pour construire le contraire d’un mot, comme en français d’ailleurs, on met « IN » devant. Par exemple, en français, pour dire qu’une matière ne peut pas être enflammée on dira : « ININFLAMMABLE ». Eh bien, de même en latin, le contraire de « CASTUS » qui a donné le mot CHASTE deviendra le mot latin « INCASTUS ». La traduction française du mot « INCASTUS » signifie « INCESTUEUX ». Serait donc chaste une personne qui ne serait pas incestueuse. Vous allez me dire enfin où voulez-vous en venir? Eh bien tout d’abord ceux parmi vous qui ont fait des études en sciences humaines savent combien l’interdit de l’inceste est la base même de la structuration de la personne. Tous les ethnologues, tous les psychanalystes nous ont appris qu’un petit enfant ne peut devenir un adulte équilibré que si l’interdit de l’inceste lui a été signifié convenablement par son entourage. Alors cela peut paraître à certains d’entre vous, pour le moment, tout à fait abstrait. Aussi essayons de comprendre en termes plus simples.

Être chaste, c’est tenter de sortir de la relation incestueuse que nous avions au début de notre existence. Expliquons-nous.

Au point de départ de notre existence, il y a eu quand nous étions dans le ventre de notre mère, un monde tout à fait étonnant; qui était un monde de véritable confusion où l’enfant était en état de coïncidence totale avec son origine qu’est sa mère. Si vous voulez, le petit enfant que nous étions ne savait pas encore qu’il existait autre chose que lui-même. Il n’avait pas la conscience de la différence entre sa mère et lui. Il était dans un monde que l’on pourrait qualifier de fusionnel, un monde où il n’y aucune différence. Un monde où tout est dans une sorte de confusion. Si nous utilisions un terme biblique nous dirions volontiers que ce monde-là était un monde de «tohu-bohu» comme l’état primitif du monde, dans le premier chapitre de la Genèse. Ainsi, au point de départ de chacune de nos vies il y a ce monde fusionnel ou encore « incestueux » entre nous et notre mère.»

Quelques caractéristiques de ce monde fusionnel

1) La première de ces caractéristiques est d’être un monde où n’existe aucune différence, puisque justement une différence c’est quelque chose qui brise la confusion. Il y a notamment ce monde fusionnel, c’est un monde où n’existe pas les deux plus grandes différences qui marque nos vies. D’abord la différence de temps. Vous savez très bien qu’être adulte c’est prendre à bras le corps la durée. C’est découvrir qu’il y a un temps pour toute chose, qu’il faut une profonde patience pour se construire. Dans ce monde c’est un monde sans différence de temps. Mais c’est un monde aussi sans différence d’espace ou mieux encore sans perception de la différence de l’autre qui est en face de moi. Le petit enfant dans le ventre de sa mère et même dans les premiers temps de sa mise au monde ignore encore vraiment qu’il y a quelqu’un d’autre dans l’espace face à lui. Donc première caractéristique de ce monde fusionnel, c’est un monde sans perception de la différence de temps et de l’autre.

2) Deuxième caractéristique, c’est un monde sans faille. En effet, une faille suppose une rupture, une différence. Il y a les deux côtés de la faille. Eh bien, le monde fusionnel est un monde sans faille. Notamment on y a l’illusion que l’échec qui est une faille dans mes projets n’existe pas et ne peut pas exister. C’est aussi un monde de coïncidence totale avec l’autre puisque c’est un monde de fusion.

3) Enfin, troisième caractéristique, c’est un monde de totale puissance, le sujet dans le ventre de sa mère ou le petit nourrisson ignorant encore qu’il existe d’autre personne que lui qui vont faire partie obstacle à ses désirs, eh bien, ce nourrisson vit dans l’illusion qu’il est tout-puissant.

Voilà donc le monde qui marque nos vies à l’origine. J’en redis les caractéristiques fondamentales; c’est un monde sans perception de différence de temps et de l’autre, un monde coïncidence, un monde sans faille ou encore de purisme, un monde de toute-puissance.

Ce monde, il nous travaille de l’intérieur comme un véritable rêve ou comme un paradis perdu. Précisément devenir un adulte, un être humain c’est accepter de quitter ce monde que j’ai qualifié d’incestueux, de le quitter afin de s’inscrire dans le tissu social où je vais découvrir qu’il y a l’autre en face de moi, où je vais découvrir la possibilité de communiquer, où je vais découvrir la plus grande des communications qu’est l’amour. Ainsi notre vie passe (au point de départ et finalement à chaque instant, car ce travail est à recommencer chaque jour) notre vie passe par un renoncement. Vivre c’est renoncer à ce monde incestueux du départ de notre existence pour trouver peu à peu la joie de la communication avec les autres.

Précisément, la chasteté, dont nous avons appris par l’origine des mots latins qu’elle était le contraire du mot incestueux, c’est donc faire de notre sexualité un usage tel qui nous permet peu à peu de quitter ce monde incestueux de notre origine avec chacune de ses caractéristiques. La chasteté c’est donc renoncer au monde incestueux pour trouver avec notre sexualité, avec notre dimension masculine ou féminine, la capacité de nous inscrire peu à peu dans des relations humaines.

Une première application concrète

Nous avons dit en effet qu’une des caractéristiques de ce monde incestueux qu’il s’agit de quitter était d’être un monde où il n’existait pas de faille et où, notamment, n’existait pas le sentiment d’échec. Eh bien, être chaste sera dans la domaine de la vie sexuée, être capable d’assumer lentement, les failles de la vie et les échecs inévitables qui nous attendent. Plus concrètement cela veut dire que la chasteté nous rend capable d’assumer les inévitables déceptions qui arrivent dans nos relations humaines, dans nos amitiés, dans nos relations amoureuses. La chasteté casse ce rêve d’un monde puriste, d’un monde sans faille et me rend capable d’aimer. Or aimer c’est toujours passer du «Je t’aime parce que …» au «Je t’aime parce que et bien que …» L’amour est toujours une capacité d’accueillir l’autre malgré les déceptions qu’il ne manque jamais de m’apporter. L’amour est toujours un amour « bien que ». «Je t’aime bien que tu m’aie déçu…»; «Je continue de t’accueillir bien que tu n’aies pas répondu à toutes mes attentes …» On voit ici combien la vertu de chasteté va jouer dans toutes les relations humaines et même dans notre relation, à la fois, à notre vie religieuse ou encore à notre vie presbytérale, car souvent nous avons idéalisé notre foi, notre vie religieuse. A l’instar des disciples d’Emmaüs qui avait idéalisé Jésus. Ne disaient-ils pas de lui « Nous pensions que c’était le libérateur d’Israël » et voilà qu’ils doivent découvrir que, suivre le Christ c’est être capable de l’aimer alors même que sa vie terrestre a été relativement décevante.

Ainsi être chaste, renoncer à un monde sans faille, c’est être capable d’intégrer la déception.

Être chaste, c’est également comprendre dans le domaine de la sexualité que la sainteté ne se confond pas avec la perfection. Qu’est-ce que serait qu’être parfait dans le domaine de la sexualité? Ce serait être quelqu’un qui aurait une sexualité parfaitement en place, si tant est, d’ailleurs, que l’on sache ce qu’est une telle sexualité. Or précisément la vie humaine nous apprend que la sexualité parfaite n’existe nulle part. Ce qui est normal dans le domaine de la sexualité, nous apprennent les psychologues, a toujours quelque parenté avec ce qui est anormal. La vie sexuelle comme toutes les réalités de nos vies est parcourue par des échecs, par des failles parfois dépassables grâce à un effort soutenu de la volonté mais aussi, parfois, indépassables tant les racines de ces failles sont lointaines dans notre enfance.

La chasteté me fait comprendre alors que je peux être marqué par des failles dans le domaine de la sexualité. Failles qui m’habitent malgré moi; masturbation irrésistible, tendance homosexuelle excessivement importante, difficulté à me stabiliser dans une relation fidèle, peur de la femme, peur de l’homme, peur d’aimer, etc. Eh bien, la chasteté me fait découvrir que je peux être imparfait dans le domaine de la sexualité et pourtant devenir par le don de Dieu un saint. Car la sainteté ne consiste pas à être parfait, elle consiste à tenter de dépasser par l’action de l’Esprit Saint nos failles et quand celles-ci sont indépassables, à les situer pour laisser Dieu mener son combat en nous dans la certitude qu’il nous aime tel que nous sommes.

être chaste, c’est renoncer à un monde sans faille, à un monde de purisme, c’est être capable d’assumer la déception, c’est ne point confonde sainteté et perfection.

Deuxième application très concrète. La chasteté permet de renoncer à un monde sans différence.

Je verrais deux applications immédiates de cette prise en compte de la différence de mon prochain.

Tout d’abord être chaste c’est se refuser tant dans le domaine de la vie communautaire que de la vie amicale ou amoureuse, c’est se refuser à la volonté de transparence. Si cette volonté signifie vouloir tout dire de soi, vouloir tout savoir de l’autre, ne plus avoir à la limite de jardins secrets, la transparence, c’est toujours une quête du monde perdu de nos origines qu’il faut savoir quitter pour bien vivre. En réalité la volonté de transparence conduit toujours à l’angoisse et à la violence. Car pour être heureux dans nos relations humaines il faut toujours être trois : l’autre, moi et le manque; ou si vous préférez, l’autre, moi et le mystère de chacun.

Vous savez, la solitude n’est pas l’apanage des célibataires. Ce qui est souvent l’apanage des célibataires, c’est le mauvais isolement. Mais la solitude en réalité est nécéssaire pour vivre bien, même dans une amitié, même dans un couple, même dans une communauté. La chasteté se refuse donc à la transparence et prône, par contre, la communication. Celle-ci nécéssite très souvent la médiation d’une réalité tierce, une troisième réalité entre les deux partenaires qui communiquent. Cette réalité peut être une activité faite en commun, un livre lu chacun de son côté, des loisirs pris ensemble, un souci apostolique partagé, la lecture commune de passages bibliques, etc. Oui, pour communiquer dans la durée il faut finalement être trois : l’autre, moi et une réalité culturelle qui sert de médiation entre l’autre et moi.

Être chaste c’est aussi (toujours dans le domaine du respect des différences de l’autre), c’est aussi faire un bon usage de la séduction.

Vous connaissez sans doute l’origine du mot séduction, cela vient du mot latin SE DUCERE, c’est à dire conduire à soi. La séduction c’est cette dimension de moi-même qui fait que l’autre va être conduit vers moi. Alors on voit les chances et les risques de la séduction. Chances puisque la séduction est indispensable afin de permettre que l’autre s’intéresse à moi et que je m’intéresse à lui. Mais en même temps, risques, parce que je peux me servir de l’autre pour colmater mes désirs, pour saturer mon affection, pour vivre avec lui une relation indifférenciée qui finalement ne prend pas au sérieux sa liberté. La chasteté, au contraire, prenant acte de la différence de l’autre va permettre de constituer des relations par un bon usage de la séduction.

Je ferai remarquer que tous sans exception nous avons des pouvoirs de séduction. Pour les uns ce sera évidemment la beauté physique, le charme et pour d’autres ce peut être la qualité de l’intelligence, la délicatesse de sentiments, la serviabilité, que sais-je encore! Faisons donc tous un inventaire de nos pouvoirs de séduction. Et cherchons la façon dont nous utilisons ces pouvoirs. Est-ce que je les utilise pour permettre à la liberté de l’autre de grandir? Ou, au contraire, est-ce que je les utilise pour enfermer l’autre dans mes désirs? Voyez la chasteté c’est d’abord dans ce domaine qu’elle se joue et pas seulement comme on croit trop souvent dans le domaine de la mise en oeuvre des actes génitaux.

Combien de chrétiens ne se croient-ils pas chastes parce que célibataires, ils ont évité d’avoir des relations sexuelles ou de se masturber, alors qu’en réalité ils utilisent leur pouvoir de séduction pour enfermer les autres. Quand je vis une amitié, quand je suis éducateur, ou pasteur, quand je suis religieuse soignante, quand je suis en relation avec quelqu’un , quand je suis parent, j’ai toujours à tenter de vivre mes pouvoirs sexués de façon à rendre l’autre plus autre que moi-même, plus différent que moi, tout en essayant de garder la communication avec lui.

Si je me permet de jouer sur les mots et même de créer un nouveau mot un peu compliqué, un peu barbare, j’oserais dire que le manque de chasteté altère l’autre, abîme l’autre. Tandis que la vraie chasteté altérise l’autre, du mot latin « ALTER » qui signifie «autre», la vraie chasteté rend l’autre plus autre que moi-même.

La première question à se poser quand nous essayons de juger de la qualité de nos vies sexuées dans nos relations humaines, est la suivante :

Est-ce que ma façon de vivre ma sexualité, ma condition masculine ou féminine, par mon corps, par mon cœur, par mes sentiments, par mon être, est-ce que cette façon altérise l’autre, c’est à dire contribue un peu à sa liberté ou est-ce qu’elle l’enferme?

On voit dès lors qu’il arrive que l’on soit parfaitement continent dans une relation et que pourtant l’on ne soit pas chaste. Ainsi la chasteté contribue à promouvoir la liberté de l’autre.

Je viens donc de dire que la chasteté, c’est prendre au sérieux la différence de l’autre. Mais j’expliquais plus haut, qu’une deuxième grande différence marque nos vies, à savoir la différence de temps. En fait devenir un être adulte c’est prendre le temps à bras le corps. Devenir une femme ou un homme, c’est très très long. Nous avons la lenteur de nos vies qui se déroule à assumer. La chasteté va toujours de pair, comme nous le montre les spirituels, avec la patience. Car la sexualité ce n’est pas un donné comme on le croit trop souvent. La sexualité c’est un devenir, c’est à dire qu’elle se déroule en partie grâce à l’effort de ma volonté, mais aussi malgré les efforts de ma volonté.

Les sciences humaines nous ont en effet appris que la sexualité est certes faite de progression mais aussi parfois sous le coup de certaines épreuves, de régression, de fixation à des étapes plus ou moins immatures ou plus ou moins difficiles et puis quelquefois de nouveau de progression, etc. Bref, la sexualité ça bouge, c’est un DEVENIR. La sexualité est une tâche et un devenir parfois tumultueux. Que de fois n’ai-je pas entendu des personnes me dire : «Ah si j’avais pu deviner il y a 20 ans que j’en serais là aujourd’hui dans le devenir de ma sexualité, vraiment jamais je n’aurais cru que j’en serais là! …» Combien de religieux, religieuses ne se retrouvent-ils pas après 15 ans ou 20 ans de vie religieuse, à vivre des difficultés sexuelles d’ordre masturbatoires, à vivre des amitiés mal contrôlées, à vivre une sexualité avec quelques bizarreries sexuelles qui les laissent parfois tout désarçonnés tout dépités devant eux-mêmes. Précisément, la chasteté comme prise en compte de la différence du temps, permet de vivre sans désespérance la lenteur de nos évolutions sexuelles et ces éventuels retours …

Notamment, la chasteté m’apprend à distinguer ce qui est de l’ordre du refus explicite et volontaire de Dieu, finalement du péché dans mes transgressions sexuelles et ce qui est de l’ordre de mes limites humaines, les philosophes diraient de ma finitude. la chasteté me permet de découvrir que tout raté de la vie sexuelle n’est pas systématiquement un péché.

Dans une formule un peu lapidaire, on pourrait dire que si tout péché contre la chasteté est une transgression sexuelle, toute transgression sexuelle n’est pas un péché. Ainsi la chasteté aide à assumer l’évolution de la sexualité et elle me permet ainsi de passer de l’humiliation à l’humilité. L’humiliation c’est quoi? C’est la dépréciation de soi-même, je suis dépité, j’ai une mauvaise image de moi, je me déçois. L’humilité au contraire c’est la sereine reconnaissance devant Dieu de ma réalité dans toute sa complexité et son ambiguïté. La chasteté parce qu’elle rend patient dans le domaine de la sexualité me permet de mieux comprendre les failles éventuelles qui m’arrivent dans le devenir de ma sexualité et du coup de mieux passer de l’humiliation, de l’auto dépréciation qui est toujours teintée d’orgueil et de narcissisme, de mieux passer de l’humiliation à la véritable humilité.

Troisième application concrète : c’est que être chaste conduit à renoncer à un monde de toute-puissance

Nous avons dit tout à l’heure que dans le monde qui est le nôtre au départ de notre existence il y a une illusion de toute-puissance. Alors concrètement qu’est-ce que ça veut dire? que veut dire renoncer à un monde de toute-puissance dans le domaine des relations sexuées? Eh bien, tout d’abord, cela permet d’accepter les amitiés saines qui se présentent. Je m’explique. Le voeu de toute-puissance qui nous habite nous fait parfois rêver de vouloir donner et uniquement donner. Or uniquement donner c’est finalement imposer son don à l’autre. La chasteté comme lutte contre la toute-puissance, fait découvrir que tout amour, toute amitié est toujours une articulation de don et d’abandon. Il y a toujours une sorte de laisser faire, un lâcher prise dans le domaine de la chasteté. Être chaste c’est donc savoir accueillir en se démaîtrisant partiellement dans les amitiés qui se présentent.

Si telle personne avait refuser volontairement et lucidement le don de l’amitié. je crois qu’il faudrait dire alors qu’elle a manqué de chasteté. Par contre, il arrive que certaines personnes, malgré les efforts renouvelés pour se créer des amitiés et à cause d’un certain nombre de problèmes psychologiques qui les habitent, se voient contraintes de rester dans un douloureux isolement qui les accablent. Il en est comme si les autres refusaient de répondre à leurs appels implicites pour nouer des relations amicales. Il est sûr alors que cet isolement n’est pas le résultat d’un manque volontaire de chasteté, n’est pas le résultat du péché. Il est plutôt un très dur problème, un mal profond. Aussi ces personnes ont-elles droit au respect le plus grand possible de notre part. Car finalement il n’est peut-être pas pire difficultés que de souffrir dans la mauvaise solitude.

Donc, renoncer à un monde de toute-puissance c’est accepter les amitiés. Mais c’est aussi se situer convenablement par rapport au trouble. Il est très important de réfléchir au trouble. Car c’est une expérience commune de nos vies sexuées.

Le trouble, c’est cet ébranlement de tout mon être qui se traduit par des réactions physiologiques venant de l’excitation par un stimulus interne par exemple : l’imagination érotique ou encore par un stimulus externe, par exemple : la vue de telle personne ou de telle image.

Le trouble, il faut bien le reconnaître, nous gêne quelque fois parce qu’il est une expérience de non toute-puissance, de dépendance. Réfléchissons, quand je suis troublé par quelqu’un, quand mon corps réagit malgré ma volonté, eh bien il n’y a plus moyen de se prendre pour un Dieu, et je dirais même pour un ange. Je suis obligé de constater que cette personne qui est devant moi, que cette imagination, que ce parfum, que cette vue de telle partie du corps de l’autre … eh bien, tout cela déclenche en moi une réaction, malgré moi. Ainsi, le trouble est une expérience de notre condition de créature. C’est pourquoi la tentation de toute-puissance qui nous habite sera de dire : «Ne soit plus troublé». Et l’on construit alors sa vie de chasteté sur la volonté de fuir le trouble. Or cette volonté me paraît à la fois vouée à l’échec et génératrice de difficulté de vie et même de problèmes psychiques.

La vraie chasteté qui est « acceptation de la non toute-puissance » n’a pas pour but, comme on le croit souvent, de supprimer tout trouble. La véritable chasteté permet de situer le trouble qui nous arrive, de le situer comme un appel à reconnaître notre condition de créature. Bien sûr, la chasteté ne cherche pas à provoquer le trouble, à aller au devant du trouble, mais quand le trouble survient, elle essaie de le situer avec un certain humour comme un signe que l’on est profondément créature limitée.

[…]

Enfin, la chasteté permet comme « expérience de la non toute-puissance » de se situer convenablement par rapport aux différents plaisirs qui m’atteignent. Vous savez combien l’Église a toujours eu du mal à se situer par rapport au plaisir. Réfléchissons quelques minutes sur cette réalité importante de nos vies. Le plaisir comme le trouble est une expérience de non toute-puissance, puisque c’est une expérience de démaîtrise.

Quand je jouis, ma volonté perd sa maîtrise pendant quelques instants. Jouir c’est se démaîtriser, et finalement c’est avoir foi en l’autre, en soi-même, en son corps. La chasteté permet donc d’accueillir les plaisirs sains. Je dis les plaisirs sains. Car il peut arriver qu’une tentation inverse de celle du refus de la démaîtrise se produise devant le plaisir. Car curieusement le plaisir est aussi une expérience de sortie de ma condition habituelle de créature. Les jeunes qui parlent l’argot disent : « Je m’envoie en l’air ». Quand je jouis, en effet, pendant quelques minutes j’ai le sentiment de dépasser mes limites. Tant et si bien que je peux m’imaginer ne plus être vraiment marqué par les limites du temps et de l’espace. La tentation se fait jour alors de suraccumuler les plaisirs pour oublier ma condition de créature. Ainsi la chasteté va permettre de me défier des deux tentations inverses attachées au plaisir : la tentation de suraccumuler pour me faire comme un Dieu, et la tentation de fuir tout plaisir pour oublier que je suis créature limitée.

Une dernière caractéristique

La chasteté permet dans le domaine de notre vie affective de refuser, mais refuser de coïncider avec notre origine qu’est Dieu. Au début de cet exposé j’ai expliqué que le monde fusionnel de notre enfance, c’est un monde de coïncidence avec notre origine. Ce que je vise ici, ce sont toutes ces relations pseudo-spirituelles ou pseudo-mystiques avec Dieu, où Dieu est en fait vécu comme un substitut de notre réalité perdue qui est notre mère. Ainsi à chaque fois qu’une spiritualité se vit sous le mode « Ne … Que … » : « Il n’y a que Dieu dans ma vie » ou encore « Dieu me comble » ou encore « Dieu me suffit », eh bien, chaque fois, une telle spiritualité n’est que la prolongation de ce monde fusionnel de mon origine. La chasteté me fait donc découvrir qu’en réalité la joie en Dieu ne me comble pas, mais au contraire qu’elle me creuse, qu’elle creuse mon désir de l’autre. Avec Dieu aussi on est toujours trois : Dieu, moi et le mystère. Je terminerai en donnant une définition assez descriptive de la chasteté.

est chaste une personne qui sous l’action reconnu du Saint Esprit tente de vivre sa sexualité de façon à construire sa relation aux choses, aux êtres, dans la reconnaissance des différences qui la structurent.

La chasteté se présente comme une tentative à recommencer chaque jour. On n’est pas chaste, on devient chaste et ce jusqu’à notre mort. Vous avez pu remarquer aussi que la chasteté se vivait sous la reconnaissance de l’Esprit Saint qui nous libère. En ce sens, on rejoint la grande tradition chrétienne qui a toujours établi un lien entre la chasteté et la dévotion à la Vierge Marie.

En effet, selon ma définition, la chasteté est une vertu qui a une structure mariale. Elle est un don de l’Esprit en nous. Je crois aussi que Marie est un modèle de chasteté en raison des liens d’affection altérisant, comme je disais tout à l’heure, ou si vous préférez libérateur, en raison des liens d’affection libérateurs qu’elle a entretenus avec son entourage et notamment avec son Fils.

Regardons, par exemple, comme son amour maternel sexué a été vécu de façon qu’il a permis à son Fils d’accomplir sa mission dans la fidélité à son Père. Regardons comment Marie a su accompagner son Fils jusqu’à la croix et assumer les profondes remises en question de ses rêves que la forme de la vie de son Fils a dû lui apporter. Voilà que celui dont l’ange lui avait dit qu’il serait appelé Fils du Très Haut, eh bien voilà que Celui-là est en train d’agoniser sur une croix comme les exclus auxquels la société croient si peu qu’elle préfère les condamner à mort. Et pourtant, Marie est là avec son amour maternel, croyant toujours en son Fils, acceptant de l’accompagner dans la liberté de son choix de Messie. Quelle affection chaste! Demandons donc à Marie de nous obtenir le don d’une véritable chasteté, cette vertu qui conduit à vivre nos affections de façon libérante.

Source : https://libertatemvocati.wordpress.com/2015/04/02/castitas/

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