Les véritables raisons de la mort de la France

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Les individus dont la pensée se borne à la sensualité, à l’attrait du gain, à la dérision, au refus d’apprendre ignorent que leur nation est en train de mourir, puisque ceux-ci sont trop occupés par leurs intérêts immédiats. Leur pensée est si étriquée et tournée vers une logique de surface qu’ils ignorent le passé pour se jeter dans la gueule du loup. Le terrible animal est aujourd’hui symbolisé par l’appétence des multinationales pour une prise de pouvoir uniforme et inconditionnelle. Les peuples apatrides mourront sous le joug de leur emprise prédatrice.

Le seul moyen pour éviter cet écueil est de retrouver une pensée salvatrice, vigoureuse, enrichie, large, chrétienne et profondément vertueuse. Sans ces ingrédients les nations meurent en ignorant qu’elles assistent à leurs propres funérailles.

Or, l’actualité des patries de l’Europe est telle que nous assistons en ce moment même à leur inéluctable destruction. C’est pourquoi je vous propose de découvrir une brillante et même indispensable conférence, plus que jamais d’actualité, qui a été rédigée par Léonce Roumain de la Rallaye, aux alentours de 1880 !

« COMMENT LES NATIONS FINISSENT. »

de Léonce Roumain de la Rallaye,

aux alentours de 1880

I

Il a plu à l’orgueil de notre siècle de prétendre que les nations sont immortelles ; mais un simple coup d’œil jeté sur l’histoire des siècles passés ou même sur les annales contemporaines dément cette théorie insensée. Que sont devenus les Assyriens, les Mèdes, les Lydiens, les Macédoniens qui ont étendu leur empire sur toute l’Asie ? Leur nom même a péri. Combien reste-t-il à l’heure présente de Gaulois et d’Ibères ? Où chercher les Carthaginois, les Phéniciens, les Epirotes ? On objectera peut-être certains peuples de l’antiquité qui gardent encore maintenant leurs titres et ont conservé la dénomination sous laquelle ils étaient anciennement connus ; mais cette apparence est une erreur.

À supposer que les Fellahs coptes soient les descendants directs et les véritables représentants des anciens Egyptiens, peut-on considérer ces malheureux paysans opprimés et ignorants comme les héritiers légitimes de cette nation jadis si civilisée ? Certes les Perses de Zoroastre ou de Cyrus ne revivent pas dans les Persans d’aujourd’hui. Ces anciens et ces modernes peuvent être unis entre eux par une filiation naturelle ; mais quelle différence au point de vue de la culture, des mœurs, de la religion ! Il faudrait de même une forte dose de bonne volonté et d’enthousiasme pour voir dans le royaume de Grèce créé par la diplomatie une résurrection de ces Hellènes dont le nom fut si fameux. Quand on va au fond des choses on s’aperçoit aisément que ces prétendues renaissances ne sont que des contrefaçons ou, si l’on aime mieux, des substitutions d’héritiers.

Il ne faut pas confondre la race avec la nation. La race subsiste par la communauté du sang, c’est un fait purement naturel qui défie parfois les rigueurs de la guerre et le fléau des invasions. La nation est constituée par un ensemble de mœurs, de lois, de doctrines qui fait des individus de divers sangs, un seul corps moral, et par un gouvernement qui est en quelque sorte la tête de ce corps. Si ces mœurs, ces lois, ces doctrines sont abolies, la nation est dissoute ; si le gouvernement périt, elle est décapitée.

Nous avons sous les yeux un exemple mémorable qui fait admirablement ressortir cette distinction nécessaire entre la race et la nation. Il s’agit des Juifs. La race évidemment subsiste, mais la nation est morte. C’est toujours le même sang qui coule dans les veines de ces descendants d’Israël, ils ne s’unissent guère qu’entre eux ; et l’authenticité d’origine s’affirme dans ce type permanent dont dix-huit siècles n’ont pu altérer la pureté. Mais bien qu’ils aient en partie conservé leur code religieux et leurs traditions, l’absence de lois civiles qui leur soient particulières et surtout d’une autorité publique les a fait déchoir du rang de nation. Les Juifs sont prussiens, anglais, français, autrichiens ; ils acceptent d’être citoyens de tous les Etats qui leur accordent des droits politiques ; ils deviennent donc politiquement étrangers les uns aux autres et s’exposent à devenir ennemis. Preuve frappante qu’ils confessent eux-mêmes le fait, d’ailleurs mille fois évident, que la nation hébraïque a cessé d’exister.

Nous ne dirons que deux mots de l’ère moderne, parce que notre but n’est pas de faire une revue complète des peuples qui ont perdu leur nationalité. Depuis le moyen-âge, bien des cités, bien des Etats, qui jouissaient d’une autonomie complète ou qui n’étaient rattachés à d’autres puissances que par de faibles liens ont disparu. L’époque moderne, qui est une grande destructrice de nationalités, a fait la majeure partie de cette besogne que les libéraux tolèrent quand ils ne la favorisent pas ouvertement. Il suffit de nommer Genève, les villes Hanséatiques, Gênes, le Piémont, tous les Etats italiens, presque tous les membres de la défunte Confédération germanique, que M. de Bismark a réussi ou qu’il se prépare à prussianiser. La Pologne, en dépit d’un mot fameux répété dans les chambres françaises, est en train de mourir, si elle n’est déjà morte.

Nous savons bien que les événements accomplis dans ces dernières années ne sont pas irrévocables. Ce qui a été fait peut être défait et, sans élever aucune prétention au rôle de prophète, nous avons la confiance que l’iniquité ne triomphera pas toujours. Constatons seulement que plusieurs peuples ont été rayés de la carte de l’Europe. Il est possible que quelques-uns soient réintégrés dans leurs droits, mais ils partageront peut-être au contraire le sort des autres nations dont l’indépendance n’est plus qu’un souvenir. La loi de l’histoire n’a pas changé ; elle s’applique aux modernes, comme elle s’est appliquée aux anciens.

Nous lisons dans l’Ecriture que Dieu a fait les nations guérissables ; oui, mais il ne les a pas faites invulnérables, ni sur tout immortelles. Quand elles ont été frappées et jetées par terre, elles peuvent se relever de leur abaissement et redevenir saines et robustes, mais c’est à condition qu’elles fassent les efforts nécessaires et suivent le traitement indiqué ; sinon leur infirmité s’accroîtra et elles mourront. Là encore éclate dans toute sa dignité ou dans toute sa bassesse le spectacle de la liberté aux prises avec les obstacles soit du dedans, soit du dehors, la haine de l’ennemi ou les passions désorganisatrices. Dieu ne sauve pas plus les peuples que les individus sans leur propre concours.

Toutes les nations sont donc menacées de mort, tous les peuples, s’ils ne réagissent de toute leur énergie contre le germe de décadence qui est en eux, sont condamnés à finir. Il doit être intéressant d’étudier quelles sont les principales causes qui amènent d’ordinaire cette catastrophe. On pourra, en les connaissant, se prémunir contre l’invasion du mal, s’il en est temps encore, ou si le fléau est déchaîné, le combattre, l’expulser et se dérober à de nouvelles atteintes.

II

Nous remarquons quatre causes principales de décadence et de ruine pour les empires :

  1. L’abandon des traditions,
  2. L’affaiblissement du sentiment religieux,
  3. La méconnaissance du principe d’autorité
  4. L’amollissement des mœurs d’où naissent la soif des jouissances matérielles et le luxe.

Une seule de ces causes suffit pour amener le dépérissement d’un peuple, toutefois il peut encore résister longtemps s’il fait, par ailleurs, bonne résistance.

L’invasion simultanée de plusieurs causes rend son état irrémédiable et sa chute nécessaire. Dans le cas où toutes ces causes réunies opèrent à la fois, sa fin est prochaine. Il existe, au surplus, entre elles une connexion évidente qui rend difficile l’inertie des unes pendant l’activité des autres. Toutefois, il convient de les distinguer afin de les étudier chacune à part plus commodément.

Parlons d’abord de l’oubli et de l’abandon des traditions. Il faut commencer par définir. Nous entendons par traditions cet ensemble de mœurs, de coutumes, de lois, d’institutions tant religieuses que civiles, tant domestiques que politiques ou sociales qui constituent, à proprement parler, un peuple, le font ce qu’il est et le séparent nettement des autres. C’est en quelque sorte le tempérament et le caractère d’une nation, tempérament et caractère qui résultent de la race ou des races dont elle est formée, de sa religion, de sa situation géographique, de son sol, de son climat, de ses travaux, de ses origines, des faits qui ont présidé à sa naissance et qui ont laissé une empreinte profonde dans son existence, de la nature de son gouvernement et enfin des principaux traits de son histoire. Un Français ne ressemble pas à un Anglais. Pourquoi ? Vous aurez peut-être de la peine à l’expliquer d’un seul mot ; vous l’apercevez néanmoins du premier coup d’œil, et avec un peu de réflexion vous noterez aisément les principales divergences. Eh bien ce qui différencie l’Anglais du Français (et on peut en dire autant de tous les peuples du monde) est précisément ce qui distingue la tradition anglaise de la tradition française.

Envisagée sous un aspect moins concret et plus philosophique, la tradition embrasse tout le passé. Or c’est le passé qui engendre le présent. La tradition est donc la vie propre d’une nation, son âme, et, pour emprunter le langage de l’école, sa forme.

Et cela est si vrai qu’en supprimant par la pensée la tradition d’un peuple, vous le supprimez lui-même d’un seul coup. Si l’impossible devenait possible, si l’on parvenait à retrancher le passé de l’Angleterre et celui de la France et à faire que les habitants de ces contrées oubliassent totalement, comme par miracle, ce qu’ils ont fait, subi, senti, aimé, haï, cru jusqu’à ce jour, il est clair qu’il n’y aurait plus ni Français, ni Anglais, mais seulement des hommes séparés par un détroit. Le climat, le tempérament, les passions et le jeu de la liberté humaine ne tarderaient pas, sans doute, à introduire des différences entre les deux agglomérations d’individus, et à reconstituer deux nations distinctes avec des physionomies plus ou moins tranchées, mais ces peuples vraiment nouveaux ne seraient ni français, ni anglais. Ils pourraient bien conserver quelques vagues traits de ressemblance avec les nations qui ont joué, sous ce nom, un rôle dans l’histoire ; mais, à coup sûr, ils en différeraient considérablement et n’en seraient, à aucun titre, la continuation.

Des évidences qui précèdent nous tirons immédiatement une conclusion : c’est que si les traditions sont quelque chose de tellement considérable chez un peuple que, en venant à disparaître, elles entraînent la disparition de ce peuple, si elles en sont, en quelque sorte, la vie et la substance, il faut à tout prix les conserver, si l’on veut vivre ; car dès que l’on y est infidèle, on meurt. Et voilà pourquoi nous enregistrons l’abandon des traditions au nombre des principales causes qui amènent sûrement la fin des nations.

L’histoire vient confirmer par les faits la théorie que nous venons d’exposer. Nous n’avons pas l’intention de faire défiler devant nous le pâle cortège de tous les peuples qui dorment maintenant dans la paix du sépulcre. Contentons-nous d’en évoquer rapidement quelques-uns parmi ceux qui ont laissé de plus éclatants souvenirs.

Un conquérant, dans l’antiquité, eut la gloire de détruire un puissant empire et de délivrer le peuple de Dieu qui gémissait sous la tyrannie des Assyriens. Nous avons nommé Cyrus. Ce prince, qui commandait à un peuple pauvre, peu nombreux et jusque-là obscur, eut le tort, après avoir accompli de grandes choses, de rompre avec la tradition. Xénophon nous apprend, en effet, qu’il remplaça la simplicité et la sobriété nationale par un appareil fastueux qu’il croyait nécessaire pour imposer au vulgaire et tenir en respect les grands. Ce n’était guère, en apparence, qu’un changement d’étiquette, mais ce changement révélait toute une révolution dans les mœurs et dans le système du gouvernement. Xénophon ne nous dit pas tout, mais nous savons par les documents d’origine persane qui ont été mis en lumière et interprétés avec sagacité notamment dans le grand ouvrage de M. le comte de Gobineau (Histoire des Perses d’après les auteurs orientaux, grecs et latins), que l’ancienne constitution du royaume de Perse était une sorte de féodalité. Or, dans le régime féodal, le suzerain n’est jamais investi d’une autorité excessive, parce que, quelles que soient ses prérogatives, il rencontre toujours dans la puissance de ses grands vassaux des obstacles à l’exercice d’un pouvoir absolu. En inaugurant le despotisme, Cyrus brisait la féodalité dont, en effet, on n’aperçoit guère de traces dans les règnes postérieurs ; il accroissait, au moins en principe, son autorité personnelle et celle de ses successeurs ; mais il diminuait la force réelle de l’empire, surtout sa force de résistance. Après lui, les grands rois purent conquérir l’Egypte et faire quelques expéditions gigantesques ; mais ils échouèrent honteusement quand ils se heurtèrent contre les faibles mais héroïques populations de l’Hellade. Deux siècles ne se passèrent pas avant qu’ils fussent eux-mêmes vaincus et soumis, et il suffit à un petit roi de Macédoine de deux campagnes heureuses pour anéantir leur immense empire. Il est clair que les Perses de Xerxès et de Darius n’étaient plus les Perses de Cyrus. Ce prince en abandonnant les traditions nationales avait entraîné son peuple dans la voie de la décadence.

Les Grecs nous sont connus par les récits souvent emphatiques et menteurs (Graecia mendax) de leurs compatriotes ; nous n’ignorons nul de leurs hauts faits ; leurs origines sont plus mystérieuses. Néanmoins si nous interrogeons avec soin les notions éparses dans les historiens, les poètes et les philosophes, nous voyons que les différentes peuplades helléniques, tout en paraissant avoir toujours joui d’une certaine liberté, obéissaient dans les commencements à des chefs héréditaires. Peu à peu le gouvernement aristocratique ou purement populaire se substitua à l’autorité des rois, dont Lacédémone seule conserva la tradition et le nom, plus que le pouvoir. Mais les législateurs s’efforcèrent toujours de tenir leurs concitoyens en garde contre les entraînements de la démagogie. C’était l’écueil qu’ils redoutaient le plus et contre lequel s’échoua, en effet, la Grèce devenue impuissante, à cause de ses discussions intestines, contre les intrigues et les armes de Philippe. La Grèce perdit donc son indépendance pour être tombée dans la démocratie contrairement à ses traditions primitives, telles que les révèlent, par exemple, les poèmes d’Homère.

La cité romaine, assemblage de grandes familles dès l’origine, ne pouvait subsister que par le patriciat. Ainsi le voulait sa constitution essentiellement aristocratique. Mais quand les plébéiens purent partager les honneurs et les fonctions publiques avec les patriciens, quand surtout surgirent les hommes nouveaux, quand le vieux droit des Quirites fondé sur la puissance paternelle fit place à la prétendue équité prétorienne qui dissolvait la famille et abolissait les traditions, la chose publique fut perdue. Quatre ou cinq illustres aventuriers, dont quelques-uns de fort bonne maison, Marius, César, Antoine, Auguste se mirent à la tête de la vile multitude et violèrent la majesté des lois.

III

La seconde cause qui amène infailliblement la décadence des nations, c’est l’affaiblissement du sentiment religieux. Cette vérité se démontre par elle-même. La religion est le premier et le plus sûr fondement des empires ; quand elle disparaît, ils s’écroulent faute de soutien. Faut-il invoquer à ce sujet les Anciens qui, bien qu’ils ne fussent pas éclairés des lumières de l’Evangile, sont unanimement convenus que la crainte de la Divinité est la base nécessaire de toute société humaine et qu’il n’y a pas d’exemple d’une cité qui ait pu subsister lorsqu’elle a perdu la croyance à un monde supérieur ? Aux premiers temps de la prédication chrétienne, le grand propagateur de cette doctrine parmi les nations, l’apôtre Paul, en donnait la raison fondamentale en expliquant que le prince, c’est-à-dire le chef de l’Etat (appelez-le roi, président, empereur, consul) porte le glaive, exerce le pouvoir de coercition pour favoriser le bien et empêcher le mal. Or, n’est-ce pas là l’essence même de toute société ? Et un pays où le bien cesse d’être protégé et le mal d’être puni ne devient-il pas bientôt la proie de la barbarie ?

Il est constant que les hommes ne vivent réunis que par la connaissance et le respect de la loi morale. L’intérêt ne suffit pas pour les tenir toujours ensemble, car l’intérêt de l’un n’est pas l’intérêt de l’autre, l’intérêt du riche et du puissant diffère ou paraît différer (ce qui dans la pratique revient au même) de l’intérêt du pauvre et du faible. D’une part les gouvernants deviennent aisément oppresseurs quand le frein de la conscience ne les retient pas ; de l’autre, les gouvernés sont toujours portés à la rébellion, s’ils ne reconnaissent pas une autorité supérieure qui donne sa force à l’autorité même qui les régit. Si les citoyens sont uniquement animés les uns à l’égard des autres de sentiments d’animosité, s’ils cherchent à se nuire réciproquement, ils rendent bien difficile la tâche des magistrats chargés d’établir entre eux la paix. Il faut que ceux-ci trouvent dans l’opinion publique un appui pour se faire obéir.

Les passions achèvent de détruire l’harmonie entre les membres du corps social si la justice ne domine pas. Sans l’amour du bien public, sans le sentiment du devoir, sans le dévouement, une nation ne peut longtemps subsister.

On objectera peut-être que la vie des peuples se compose d’une longue suite d’iniquités et de forfaits. Les rois sacrifient souvent leurs sujets à de vains caprices, les peuples détrônent leurs rois et quelquefois vont jusqu’à les faire périr sur l’échafaud.

Nous sommes loin de nier ces désordres, fruit inévitable de l’infirmité humaine ; mais ils ne frappent l’esprit, ils ne remplissent les pages de l’histoire, ils n’excitent les plaintes des contemporains et l’indignation de la postérité, que parce qu’ils ne constituent, malgré leur multiplicité trop réelle, qu’une exception à la règle habituelle. Vous citerez quelques magistrats prévaricateurs ; mais combien ont payé de leur liberté, et même de leur vie, leur impartialité et leur obéissance aux lois ! Ceux mêmes qui, dans certaines circonstances, se sont laissé séduire par la faveur ou par une basse cupidité, ont su garder leur intégrité pendant la plus grande partie de leur carrière judiciaire. Il y a eu des tyrans : oui ; mais comptez-vous les bons princes, les pères du peuple, les héros et les saints ? Tel peuple semble livré au génie révolutionnaire et devenu ingouvernable. Mais, en revanche, combien d’exemples d’attachement, de fidélité, de dévouement à l’égard de souverains malheureux, quelquefois coupables !

Examinons les choses froidement et nous conviendrons qu’il y a dans toute société humaine une conscience publique qui non-seulement juge avec plus ou moins de sévérité les infractions à la loi morale en tant que ces infractions lèsent l’ordre social, mais encore qui rend chaque individu responsable de sa propre conduite et de ses propres pensées et fait de lui, si nous osons dire, un soldat du devoir.

Mais si la foi religieuse qui donne seule aux maximes morales une sanction et une autorité suffisantes, vient à défaillir, ce lien du devoir et du droit, véritable ciment des sociétés, ce vinculum juris, entendu dans le sens le plus intime et le plus profond, se relâche, le faisceau social se dissout, ses éléments se dispersent. Vous avez encore des individus, vous n’avez plus de citoyens.

La famille est la première attaquée, la famille qui est surtout réglée par les mœurs et les croyances, car les lois ne pénètrent guère dans son sanctuaire. Sans la crainte de Dieu, il faut bien le dire, les sentiments naturels les plus droits et les plus purs sont une faible barrière contre les instincts mauvais qui fermentent au fond des cœurs. La pudeur et la discipline domestique s’en vont, la foi conjugale est violée, l’autorité paternelle méconnue, l’éducation des enfants négligée. Que reste-t-il de la famille ? Rien ! Ce qu’on n’a pas rougi de préconiser sous le nom d’amour libre prend la place des chastes unions. Que devient l’état civil ? Là où il n’y a plus que des bâtards, ou des enfants incertains, l’ordre public ne tarde pas à être profondément troublé. Quand Louis XIV, par un scandaleux abus de son pouvoir, légitimait les fruits de l’adultère et les faisait asseoir sur les marches du trône, il donnait le signal de la Révolution. À une époque récente d’autres atteintes à la pudeur publique ont été plus discrètement tentées, et les saturnales de la Commune ont suivi.

De la famille le relâchement s’étend aux différentes classes sociales, aux fonctionnaires chargés de représenter dans l’État la loi et le souverain. La dilapidation des finances amène l’aggravation des impôts qui tarit dans sa source la richesse publique aussi bien que l’aisance privée. Et pourquoi un homme qui pense que tout finit avec lui se montrerait-il gardien économe et fidèle des deniers publics ? S’il ne croit pas à un Etre infaillible qui lui demandera compte un jour, redde rationem, qui l’empêchera de s’engraisser des sueurs de l’indigent ? Quant aux juges, la vénalité sera leur partage dès qu’ils cesseront de redouter un tribunal devant lequel tout le monde comparaîtra.

L’armée est avec la magistrature la principale défense de l’Etat. C’est elle qui maintient la paix intérieure contre les perturbateurs et protège le sol national contre les convoitises étrangères. Un poète, enfant de ce siècle, qui, après avoir perdu les saintes croyances, s’efforçait de se rattacher à de nobles inspirations, comme un homme qui se noie s’accroche à une brindille d’arbuste, a dit, non sans raison, que l’honneur est le grand ressort de l’armée. Mais que devient l’honneur sans la pensée de l’immortalité ? L’honneur est le sentiment délicat et raffiné du respect de soi : celui qui se croit semblable à la brute ira-t-il sacrifier son repos, son plaisir, sa liberté, sa vie pour une vaine fumée ? L’expérience montre que les peuples qui cessent d’être pieux envers la divinité, perdent en même temps les vertus militaires. Au contraire, les grandes époques ont vu l’alliance étroite de ces deux vertus et de ces deux dévouements, l’amour de Dieu et l’amour de la patrie poussés l’un et l’autre jusqu’à l’effusion du sang. Les ordres militaires et religieux sont nés et ont fleuri dans les siècles chrétiens ; la Réforme leur porta un coup fatal : la Révolution française acheva de les tuer. N’oublions pas que si Albert de Brandebourg supprima l’ordre teutonique en se faisant protestant, le général Bonaparte mit fin à l’ordre de Malte pour plaire aux théophilanthropes du Directoire.

De ce qui précède, il faut conclure qu’une nation, en cessant d’être religieuse, perd le sentiment du devoir qui rend les citoyens soumis aux lois, bienveillants les uns pour les autres, qui fait les magistrats intègres, les fonctionnaires dévoués, les soldats courageux et patients. C’est donc encore un signe et une cause de décadence.

Passons au troisième symptôme morbide.

IV

Les nations, avons-nous dit, approchent de leur déclin quand elles voient diminuer en elles le respect dû au principe d’autorité. La raison en est évidente. On ne conçoit pas plus une nation sans chef, qu’un corps organisé sans tête, car un gouvernement est aussi nécessaire à une nation qu’une tête à un corps. C’est par l’autorité qu’une nation agit, fait preuve d’existence. Si la tradition, dans le sens très-large et très-élevé que nous avons donné à ce mot, constitue une nation au point de vue psychologique, c’est l’autorité qui la forme, en quelque sorte, physiologiquement. Supprimez l’autorité et retranchez la tête, vous n’avez plus qu’un cadavre. Tout ce qui tend à diminuer l’autorité, affaiblit fatalement la nation.

Les Romains ne firent de grandes choses que parce qu’ils furent avant tout un peuple religieux et obéissant. Ces deux qualités, au surplus, sont connexes, car la religion, même quand elle est fausse, par cela même qu’elle reconnaît un être supérieur à l’humanité, prédispose l’homme à la soumission. Les désordres du Forum allèrent rarement, dans les premiers temps de la République, à l’époque où Rome s’apprêtait à conquérir le monde, jusqu’à la révolte formelle contre les pouvoirs légaux. Quand la constitution fut ouvertement violée, quand César osa franchir le Rubicon, piller le trésor public et braver la majesté du Sénat, quand le populaire se rangea sous ses étendards factieux, tout fut perdu.

Auguste, qui bénéficia de ces ruines, le sentait si bien que lorsqu’il entreprit de rétablir l’ordre et de fonder quelque chose durable, il affecta de conserver toutes les vieilles magistratures républicaines et se fit décerner par l’ombre de peuple qui existait alors, les titres de consul, de tribun, de censeur, de dictateur, cumulant ainsi dans sa personne, par une innovation qui fut la seule révolution qu’il se permit officiellement, les pouvoirs dispersés avant lui sur plusieurs têtes. Auguste se garda bien d’abolir le Sénat pourtant si pompéien et dans le sein duquel s’était ourdie la conjuration qui avait fait périr son grand-oncle. Il partagea avec lui les provinces de l’empire et sous le titre modeste de prince ou premier dès sénateurs, il sembla exercer son autorité comme le délégué de ses collègues. En même temps il restaurait le culte des dieux et s’efforçait de remettre en honneur les mœurs sévères et la simplicité rustique des anciens temps.

Cette politique était habile et nous y trouvons, par une rencontre heureuse, la justification de nos sentiments sur les quatre conditions qui garantissent la stabilité des institutions et la vie des peuples. Auguste, en effet, s’efforçait de renouer les traditions, de relever le culte religieux, d’inspirer le respect des lois et de combattre le luxe et la mollesse des mœurs. S’il eut pu réussir dans cette quadruple tentative, nul doute qu’il n’eût consolidé les fondements de la domination romaine et assuré un règne prospère à ses successeurs. Il échoua, comme l’histoire le constate, et ouvrit une ère de désordres et de calamités sans nom.

On citera peut-être l’exemple des Grecs, si amoureux de la liberté, et qui néanmoins ont vaincu les Perses, courbés sous le joug d’un despote. Mais les Grecs, dans leurs belles années, voulaient et pratiquaient l’obéissance à la loi. Quant à leur victorieuse résistance aux envahisseurs asiatiques, elle est due surtout à leur ardent patriotisme ainsi qu’à la supériorité de leur discipline et de leur organisation militaire. Leurs institutions politiques si défectueuses leur nuisirent plus qu’elles ne leur furent utiles ; elles les empêchèrent, par les jalousies et les rivalités entre peuples et dans l’intérieur même de chaque cité, de poursuivre leurs avantages et d’anéantir l’ennemi commun. Ainsi Agésislas fut rappelé par les Ephores au moment où, après maints exploits, il s’apprêtait à porter des coups plus terribles encore au grand roi. À mesure que se développaient les conséquences de leur esprit d’indépendance, leurs dissensions intestines les laissaient sans force contre la monarchie perse, si bien qu’ils avaient fini par perdre tout le terrain conquis sur elle. On sait que le traité d’Antalcidas remettait sous le joug toutes les villes grecques de l’Asie mineure, indignement abandonnées par les Hellènes de l’Europe. Il fallut tout l’ascendant de Philippe victorieux pour réunir en un faisceau ces forces qui se détruisaient les unes les autres, et ce ne fut qu’en subissant l’hégémonie d’Alexandre qu’elles purent détruire ce grand empire qui les faisait encore trembler malgré sa faiblesse et venger l’incendie d’Athènes. La liberté hellénique avait fléchi devant le despotique oriental ; la royauté macédonienne triompha aisément du successeur de Xerxès.

Les Perses étaient d’ailleurs dégénérés, nous l’avons déjà dit, de la vertu de leurs ancêtres. Ils avaient depuis longtemps perdu le mérite de l’obéissance, les révoltes fréquentes des satrapes l’attestent et plus encore l’attentat qui livra Darius expirant aux mains de son vainqueur.

Si nous portons nos regards vers les temps modernes, il nous est impossible de ne pas songer à la malheureuse Pologne que sa manie d’indépendance extrême et les excès du liberum veto ont tant contribué, tous les historiens en conviennent, à faire descendre du rang des nations. Ce ne fut pas son seul tort, nous le savons, et nous signalerons bientôt ses autres erreurs. Mais il demeure constant que les Puissances acharnées à sa perte exploitèrent perfidement contre elle son horreur incroyable de tout frein. Et si depuis son dernier démembrement, elle n’a pu, malgré les sympathies du monde, reconquérir son autonomie, il faut attribuer surtout la persistance de son infortune à ce renom de révolutionnaire que ses ennemis lui ont fait, et aussi, il faut bien le dire, à la part que quelques-uns de ses enfants ont prise imprudemment aux désordres civils de la plupart des états Européens.

V

Enfin nous avons noté comme la quatrième et dernière cause de la déchéance des empires, la mollesse des mœurs et les scandales du luxe. Est-il besoin d’insister ? Qui ne comprend dès l’abord que toute association exige des sacrifices, que le dévouement à la chose publique est indispensable pour entretenir l’harmonie entre tous les membres du corps politique, que l’énorme inégalité des rangs et des fortunes, le douloureux contraste des folles prodigalités des uns et du dénuement des autres, produit la jalousie, la haine, la convoitise, rompt l’union des classes et brise le lien social ? Si la vie de l’homme sur la terre, ainsi que nous l’apprend l’Ecriture, est une lutte perpétuelle, il en est de même de la vie des nations. Celles-ci sont en butte à la fois à des ennemis intérieurs et à des ennemis extérieurs. Au dedans, il y a les mécontents, les déclassés, les vaniteux, les ambitieux et, dénomination qui embrasse tout ce qu’il y a de mauvais : les révolutionnaires. Au dehors, des voisins envieux, presque toujours portés à envahir. Si l’on veut triompher de tous ces adversaires, il faut combattre. Or, pour combattre il faut beaucoup de courage, et qu’est-ce que le courage, sinon l’oubli de soi, sinon l’effort, sinon la privation et le sacrifice ?

Les chrétiens lâches, nous dit saint Paul, n’entreront pas dans le royaume des cieux. Les nations lâches, ajouterons-nous, ne posséderont pas longtemps la terre ; elles seront vaincues, foulées aux pieds, elles perdront leur indépendance. Or, celui qui mène une vie molle et sensuelle au milieu de toutes les délicatesses du luxe, n’aime pas à la hasarder. Voilà pourquoi les peuples pauvres ont constamment triomphé des peuples riches. Voilà pourquoi aussi les classes pauvres finissent presque toujours par avoir raison des classes opulentes. Avez-vous souci de voir énergiquement défendre le sol de la patrie contre les invasions étrangères ? Ne développez pas le goût de la dépense ni des jouissances matérielles dans les populations. Voulez-vous que la paix règne dans la cité et que les utopies socialistes ne sortent pas du domaine des écoles ? Donnez l’exemple de la frugalité, de la simplicité et de l’austérité des mœurs. Ne jetez pas cent millions pour construire le temple de la danse et des arts les plus frivoles quand ils ne sont pas les plus malsains. Il n’y a rien de si poltron que les conservateurs engraissés.

Ces vérités étaient des lieux communs autrefois. Les philosophes et les historiens classiques nous en ont assez rebattu les oreilles. Mais la science moderne, l’économie politique de nos jours ont changé tout cela. Soyez riches, peuples et individus, s’écrie-t-on, et vous deviendrez tout-puissants. Rien n’est plus faux.

L’or, sans doute, est un instrument et tout instrument est une force, ou, pour parler plus exactement, un moyen très-utile, et parfois indispensable, pour exercer une force. Mais l’or n’est pas toute la force, et s’il arrive souvent, dans le début des conflits entre peuples, que celui qui possède l’or a les premiers succès, parce qu’il a pu de bonne heure réunir les ressources dont il avait besoin, le triomphe final appartient presque toujours à son adversaire. Pourquoi ? Nous l’avons indiqué tout à l’heure. La victoire favorise le plus hardi et le plus hardi est rarement celui qui jouit largement de la vie, parce qu’il aurait trop à perdre s’il la perdait.

Dans ce duel effrayant qui a tenu naguère l’Europe attentive et dans lequel nous avons succombé, mais non pas sans quelque gloire, quoi qu’en aient dit nos détracteurs, nous étions assurément plus riches que les Prussiens. Nos milliards nous ont-ils sauvés ? Non ; il a fallu les livrer comme rançon à nos vainqueurs. Ceux-ci, devenus plus opulents, sont peut-être maintenant moins redoutables. Telle est toutefois notre infatuation que nous avons puisée dans cette humiliante extrémité un motif d’orgueil puéril et misérable. Quand il a fallu apporter en tribut à l’Allemagne cet or si promptement amassé, des voix décevantes nous ont crié : « C’est une revanche ! » Et plusieurs d’entre nous ont pu le croire. Quel triste mot ! Et quel aveuglement plus triste encore ! Quoi ! Parce que nous avions du crédit (et à quel taux léonin avons-nous emprunté), parce que nous avons pu, pour satisfaire l’impatiente cupidité des étrangers qui foulaient notre territoire, nous procurer des sommes immenses dont nous ne savons, à l’heure qu’il est, comment faire pour payer les intérêts, nous nous jugions de grands hommes et un grand peuple ! Nous ne sommes même pas de grands financiers. Car, en fin de compte, au bout de ces éblouissantes opérations, nous nous trouvons acculés au déficit et au déficit permanent. Et savez-vous comment s’appelle le déficit permanent ? Il s’appelle la banqueroute, la ruine et le déshonneur.

Il y a eu dans le monde des peuples riches, très-riches, beaucoup plus riches que nous ne le sommes, ou plutôt que nous ne l’étions, car ils étaient les seuls riches de leur temps, tandis que nous avons des rivaux et même des supérieurs en opulence. Comment ont-ils fini ? Consultons encore l’histoire. Tyr et Sidon, reines de la mer, n’ont pas opposé une longue résistance à leurs conquérants. Les Perses vainqueurs de Babylone, quand ils se nourrissaient de pain et de cresson, ont cédé l’empire, lorsque leurs boucliers d’or se sont heurtés aux piques de fer de la phalange macédonienne. Athènes enrichie par le commerce a subi le joug de Sparte qui n’avait qu’une monnaie de fer. Parlerons-nous de Carthage ? Pendant longtemps ses flottes ne rencontraient point de rivales dans la Méditerranée ; l’Afrique, la Sicile, l’Espagne reconnaissaient sa loi ; mais un jour est venu où, ni ses mercenaires, ni le génie d’Annibal n’ont pu la défendre contre le légionnaire romain arraché à la charrue et endurci au mal dès l’enfance. Rome elle-même, qui s’était fait un jeu d’annexer la voluptueuse Asie, quand elle eut dépouillé l’univers, devint la proie des barbares sortis à demi-nus des forêts de la Germanie. Voilà les enseignements que nous donne l’antiquité.

Les temps modernes obéissent à la même loi. Tous les métaux précieux du Mexique et du Pérou n’ont pu défendre ces pays contre une poignée d’héroïques aventuriers. Plus tard l’Espagne, malgré ses galions, est descendue au point où nous la voyons aujourd’hui. En Asie, les richesses fabuleuses des rajahs sont devenus la proie que se sont disputée Portugais, Hollandais, Anglais, Français, Danois. Les trésors enfouis de nos jours dans l’extrême Orient et que le commerce d’importation en Europe y accroît chaque année seraient un faible rempart contre une agression sérieuse des peuples de l’Occident.

Les tonnes d’or de la Hollande n’ont pas empêché ce peuple industrieux et économe de s’effacer complètement. Venise n’est plus qu’un nom. L’Angleterre, cette Venise contemporaine, cette moderne Carthage a beau multiplier ses moyens de production et se procurer sans cesse de nouveaux débouchés, elle est sur la voie de la décadence. Son crédit monte sans cesse et son influence à l’étranger baisse en proportion. Le jour n’est pas loin peut-être où, ne comptant plus pour rien, elle cessera d’imposer à ses rivaux. Incapable de prêter secours à personne, en revanche, elle ne trouvera plus d’alliés. Que la Russie fasse alors crouler l’empire des Indes, la Grande-Bretagne, privée de ses colonies, amoindrie de l’Irlande, sera réduite à son île et perdra du même coup son prestige et sa prospérité.

VI

Il est temps de nous résumer.

Nous avons vu que quatre causes principales contribuent à la décadence des nations. Quand une seule cause agit, avons-nous dit, la catastrophe finale peut être conjurée. Si deux ou trois sont en jeu, la chute est inévitable. Mais lorsque toutes conspirent au même but, il n’y a plus d’illusion possible, l’État est condamné à une mort prochaine. Cela résulte de la nature des choses et de l’expérience du passé. Un physiologiste célèbre a donné de la vie cette définition : l’ensemble des forces qui résistent à la mort. On pourrait de même représenter les nations comme en proie à un mal secret qui les mine dès leur naissance, puisque tout ce qui est humain est voué à la mort. Elles luttent contre ces causes de destruction au moyen des principes sauveurs que nous avons signalés ; si elles dédaignent ces principes, le temps démolisseur reprend son œuvre et elles succombent infailliblement à la loi de leur propre caducité.

Une nation, jadis florissante, qui a péri naguère, pour ainsi dire sous nos yeux, est un triste et mémorable exemple de cette loi inexorable, et quoiqu’il nous en coûte de remuer des cendres encore fumantes, il peut être utile de les examiner de près. Nous voulons parler de la Pologne.

Les Polonais étaient un peuple doué d’une vitalité en quelque sorte exubérante et qui semblait destiné à fournir une longue carrière. Guerrier et fidèle, il avait reçu d’en haut une mission spéciale que personne ne lui disputait, que personne n’a prise à sa place et qui devait lui assurer le privilège de la longévité. Et pourtant il a disparu. Ce phénomène historique est fait pour nous inspirer de graves réflexions.

Dieu a permis que ce boulevard de l’Europe chrétienne et catholique contre la conquête musulmane et la propagande schismatique fût renversé. Est-ce le prélude du démantèlement de l’édifice entier et comme le prologue du drame terrible qui se jouera aux derniers jours du monde ? Nous l’ignorons ; mais quoi qu’il en soit du plan divin, cette ruine motive de sérieuses appréhensions touchant le salut de l’Europe et de la chrétienté.

Pourquoi ce soldat du Christ est-il tombé ?

Si nous étudions avec attention et impartialité l’histoire de ses dernières années, tout en observant les égards dus à une aussi grande infortune, nous sommes amené à conclure que la Pologne avait laissé croître ces quatre germes de mort sur lesquels nous avons tant insisté.

Et d’abord elle avait gravement méconnu, sans les renier tout à fait, il est vrai, ses traditions. Deux dynasties, celle des Piast et celle des Jagellons l’avaient faite grande et prospère. Un fatal esprit d’indépendance mal entendue la porta à violer la loi de l’hérédité et à se soumettre au régime électif. Ce fut la première cause de son affaiblissement.

La Pologne avait été instituée pour défendre l’Europe chrétienne. Tant qu’elle fut fidèle à cette vocation, au prix de son repos, au péril de son existence, elle vécut. Sobieski accourant avec une générosité sans égale, à la tête de tout son peuple armé, au secours de Vienne assiégée par les Osmanlis, est son dernier acte Comme nation chrétienne.

Après Sobieski, digne de devenir le fondateur d’une troisième dynastie, une politique trop humaine prend le dessus, et il se trouve, par un juste jugement d’en haut, que cette politique mène le pays à sa perte.

On entreprend des guerres, on conclut des alliances dans un but trop exclusivement national, on abandonne la cause de la chrétienté. C’est l’oubli presque complet de la tradition. La raison d’être de la Pologne a cessé ; la Pologne va périr.

Malheureusement pour ce noble peuple, l’abandon de la tradition impliquait chez lui la diminution du principe d’autorité et l’affaiblissement du sentiment religieux, puisqu’il avait été constitué en monarchie héréditaire et qu’il avait reçu pour mission de servir l’Église par l’épée et par les lois.

Les événements avaient mis dans sa dépendance les Ruthènes où dominait le schisme. Ce peuple pouvait être aisément gagné à l’unité ; mais il fallait pour l’y amener suivre la voie tracée par Rome au lieu de se laisser tantôt emporter par un zèle indiscret, tantôt rebuter par les difficultés. La noblesse polonaise ne fit pas tout ce qu’elle aurait pu faire pour atteindre ce but si désirable. Mue par des vues d’étroite politique, elle se montra indifférente ou hostile.

Enfin la licence des mœurs, le faste d’une vie opulente contrastant douloureusement avec les misères du servage achevèrent d’ébranler en ce pays les bases de l’ordre social. La sainteté du nœud conjugal reçut trop souvent de graves atteintes, et la voix de la papauté proclamant l’indissolubilité du mariage ne fut que trop méconnue. La famille, l’Etat, tout était miné en même temps. Et voilà pourquoi lorsque la triple coalition procéda au partage de la Pologne, on n’opposa, à part quelques beaux exemples d’héroïsme individuel, qu’une faible résistance. En un quart de siècle tout était consommé.

VII

La Pologne a été appelée la France du Nord ; des liens très-étroits ont toujours uni les deux pays. En retraçant les funérailles de la Pologne aurions-nous par avance raconté l’histoire future de notre propre patrie ? Nous ne pouvons le croire. Note personnelle du blog saint Michel Archange : La France est aujourd’hui dans un état de décadence telle que la guerre civile est proche. Notre nation connaîtra le sort de la Pologne si rien n’est entrepris pour la sauver d’une mort aussi certaine que cruelle…

Il y a chez nous une organisation puissante, une élasticité incomparable qui fait que nous nous relevons aisément après les plus grands revers, une confiance dans l’avenir et dans nos propres forces qui donne de l’espoir. Mais n’avons-nous pas aussi des plaies profondes que nous ne songeons guère à panser ? Nous nous flattons de redevenir grands et puissants ; mais ne pourrait-on pas nous accuser de présomption ? Deuxième note personnelle du blog saint Michel Archange : l’auteur de ce texte ne pouvait pas savoir que les lois de 1901 et de 1905 affaiblirait profondément la France. Elle ne pouvait pas non plus deviner que la première et la seconde guerre mondiale mettrait à terre, de manière sournoise, notre nation. L’opulence et le confort ont semé leur poison dans les âmes du XXe siècle et nous en payons aujourd’hui le prix fort

Il faut bien nous mettre dans l’esprit que des destinées immortelles ne nous ont pas été promises.

Nous nous sauverons si nous le voulons fortement ; nous périrons, si nous nous refusons à recourir aux remèdes nécessaires.

Examinons brièvement, en terminant, si nous faisons ce qu’il faut pour éviter la décadence et la ruine.

Et d’abord sommes-nous fidèles à nos traditions ?

La France, dans l’ensemble de son histoire, vue du sommet le plus élevé, se définit d’un mot : la monarchie très-chrétienne. Avant que nos rois portassent ce titré de très-chrétiens, ils l’étaient de fait, et la nation avec eux. Clovis, Charles Martel, Pépia, Charlemagne, saint Louis, voilà nos chefs et nos répondants.

Que sommes-nous maintenant ? Nous ne sommes ni une monarchie, ni un peuple très-chrétien.

Si la papauté a perdu cette couronne temporelle que nos ancêtres avaient affermie sur son front, n’est-ce pas grâce à notre connivence, à notre complicité même, disons plus, à notre initiative ?

Le premier des Napoléon a proclamé la déchéance de la souveraineté civile des papes ; le second l’a livrée à ses ennemis. La nation a assisté à cette double spoliation, presque sans protester, elle y a même coopéré.

Cela doit nous faire trembler.

Allons plus loin : l’autorité, en France, a perdu tout prestige ; ce n’est plus qu’un vain mot. On rougit de la défendre, on se fait gloire de l’attaquer. Ceux qui la détiennent ont l’air de demander pardon de l’exercer. Il faut aux Français un changement de gouvernement tous les quinze ans ; autrement ils ne sont pas satisfaits, ils s’ennuient, comme le constatait avec une sorte de complaisance ce Lamartine qui fut pendant trois mois leur idole et qu’ils ont laissé presque mourir de faim.

Ce n’est pas seulement dans l’Etat que le principe de l’autorité est méconnu, c’est aussi dans la famille. Le père est devenu l’égal de chacun de ses enfants, pris individuellement ; il est leur inférieur, de par la loi du nombre, s’ils se concertent contre lui.

Poursuivons encore. Le sentiment religieux s’est notablement affaibli. Dans les villes l’élément ouvrier, en dépit de courageux efforts, s’éloigne de plus en plus des pratiques chrétiennes. Les campagnes, longtemps préservées, sont envahies par l’indifférence. Il y a cependant un fond de foi dans les entrailles de la nation. Ce respect traditionnel pour la Croix s’est révélé d’une manière grandiose dans le mouvement des pèlerinages et dans les décisions de l’Assemblée nationale qui s’est montrée l’interprète fidèle du sentiment populaire, lorsqu’elle a prescrit des prières publiques. Nous saluons avec bonheur ce commencement de réparation. Mais que nous sommes encore loin d’un vrai retour ! Le peuple et ses chefs n’invoquent plus qu’à de rares intervalles le nom de Dieu ; ils ignorent ce que c’est qu’un gouvernement chrétien, qu’une politique chrétienne. Nous avons perdu le sens du divin.

Enfin, que sont devenues nos mœurs ? La réponse sera courte : Regardez le nouvel Opéra. On pourrait ajouter : Entrez à la Bourse. Gagner de l’argent et jouir, c’est le moyen et le but de l’existence ; tout est en ces deux mots. Le vice intérieur, le vice qui ronge nos cœurs se traduit au dehors par un faste insensé. Toutes les classes, sans exception, donnent dans le travers. Aussi toutes sont-elles en proie à un mal honteux, mal innommé qui détruit la famille dans son germe et dépeuple l’État. On a dit autrefois : les dieux s’en vont, puis : les rois s’en vont. Il faut dire aujourd’hui : les enfants s’en vont.

Le second empire a été l’époque d’une explosion de cupidité et de luxe dont nous nous ressentons encore aujourd’hui ; mais auparavant le règne de Louis-Philippe avait donné le signal. Dès ce temps-là il y avait des ministres intègres et même austères, à leur façon, qui adressaient tout haut ce conseil à leur entourage : « Enrichissez-vous. » Il faut faire à chacun sa part de responsabilité. Le mal ne date pas d’hier, et c’est ce qui le rend plus redoutable. Troisième note personnelle du blog saint Michel Archange : le mal dont souffre la France provient de si loin que sa destruction sera aussi brutale que redoutable. Les fléaux la feront ployer en quelques semaines seulement ! Mais, très peu de citoyens en ont conscience aujourd’hui…

Ces quatre causes de mort nationale et sociale dont l’intensité est si grande à l’heure présente peuvent toutes se résumer dans un mot qui est le mot du siècle : Révolution. La Révolution, comme son nom même l’indique, est une rupture ouverte avec la tradition, de plus, elle est la grande école, théorique et pratique, d’irrévérence envers le Pouvoir, puisqu’elle proclame le droit permanent à l’insurrection et préconise l’anarchie ; elle est irréligieuse au premier chef, car elle nie les droits de Dieu sur la société. Enfin elle enflamme toutes les convoitises, et son histoire montre qu’elle n’a été qu’une longue spoliation ; son dernier mot est l’anathème au principe même de la propriété.

Tout peuple qui embrasse la cause de la Révolution est condamné à périr, parce qu’il a en lui tous les germes d’une dissolution fatale.

Si la France veut vivre, elle doit renoncer à la Révolution, à cette Révolution qui lui a ravi deux provinces avec sa meilleure frontière, qui, non contente de l’avoir démantelée, l’a décapitée, puisque depuis cette guerre néfaste de 1870 nous nous trouvons dans l’impossibilité de constituer un gouvernement. Nous avons perdu notre or, notre sang et une partie de notre honneur, que nous faut-il davantage ? Attendrons-nous à être au fond de l’abîme pour ouvrir les yeux ? Quatrième note personnelle du blog saint Michel Archange : l’histoire le prouve bien. Il faudra que la France soit dans le fond de l’abîme pour réagir ou périr d’une mort aussi outrageante que lamentable…

Or, voilà justement qu’un homme est devant nous, qui s’est posé en adversaire résolu de la Révolution. De tous nos personnages politiques depuis quatre-vingts ans, lui seul a eu cette gloire, et c’est pour lui et pour nous un signe. Tous ceux qui nous ont gouvernés ou qui ont aspiré à nous gouverner se sont plus ou moins laissé séduire par la sirène ; tous ont pactisé, ont donné des gages. Mais lui a résisté à toutes ses obsessions, il a fait plus, il lui a craché au visage, en disant : « Je n’arborerai jamais tes couleurs, je serai roi par la grâce de Dieu, mais non par la grâce de la Révolution. »

Ce défi est beau et généreux ; il caractérise visiblement le sauveur, puisque nous ne pouvons nous sauver qu’en abjurant la Révolution, en échappant à son étreinte.

En remontant sur le trône de ses ancêtres, le descendant de nos anciens rois renoue la chaîne de la tradition, restaure le principe d’autorité, puisqu’il est lui-même l’autorité, ranime l’esprit religieux, car il est sincère croyant, et raffermit les mœurs publiques, lui dont la vie privée est irréprochable. Par sa seule présence il tue le monstre à quadruple tête, il triomphe de la Révolution.

Cela est clair, très-clair, mille fois plus clair qu’un axiome de géométrie.

La France se rendra-t elle à l’évidence ? Nous l’ignorons. Dieu a posé les nations, comme les individus, dans la main de leur conseil. Elles sont libres de se sauver ou de se perdre. Mais ce que nous savons bien et ce que nous ne craignons pas d’affirmer, c’est que si notre pays repousse ce moyen de salut, le seul qui lui reste, la décadence déjà commencée se poursuivra rapidement et sans arrêt possible. En dépit des efforts des gens de bien, des chrétiens, des catholiques, qui lutteront jusqu’au bout, même après toute espérance perdue, malgré le dévouement des héros et des martyrs, car cette noble terre de France produira des héros et des martyrs même à son dernier jour, nous passerons par toutes les horreurs d’une lente agonie, nous descendrons au rang de puissance de troisième ou de quatrième ordre, nous subirons de nouveaux démembrements, nous achèverons, même à l’état de lambeau sanglant, de nous déchirer les entrailles dans des guerres domestiques, puis le partage final viendra et l’on prononcera sur le cercueil de notre malheureuse nation une parole semblable à celle qui a été dite sur le cadavre d’une autre nation jadis célèbre : Finis Galliae.

Léonce de la RALLAYE.

Lien vers le fichier PDF : http://www.fichier-pdf.fr/2016/06/12/les-veritables-raisons-de-la-mort-de-la-france/

 

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5 commentaires pour Les véritables raisons de la mort de la France

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  2. ricquet dit :

    4 causes principales de décadence et de ruine pour les empires :
    – L’abandon des traditions,
    – L’affaiblissement du sentiment religieux,
    – La méconnaissance du principe d’autorité
    – L’amollissement des mœurs.
    Ok et merci.

    J’ai lu le discours du 7 juin 2016 de Bachar Al Assad devant le parlement syrien, intitulé : « Nous n’avons d’autre choix que la victoire ! »
    Les 4 causes principales de décadence sont dans ce pays à l’opposé des forces de cohésion.
    Ainsi, ce pays n’a pu se décomposer malgré l’économie réduite, la guerre et l’isolement.
    Il faudra donc à l’ennemi trouver un cinquième levier pour mettre à genou la Syrie… (Le fléau de la guerre déclarée et directe ?)

    D’ailleurs, je voudrais dire que je ne comprends pas que la jeunesse masculine syrienne, qui devrait-être fière de la cohésion de ce pays autour de ses institutions et de sa longue histoire, déserte leur culture enracinée pour émigrer en masse en Europe, (selon la version de nos torchons de presse), pour se retrouver devant l’inconnu : des murs sans avenir et abandonnant du même coup femmes, enfants, vieillards…)
    Cette force vive, masculine, est-elle aveugle ou n’a-t-elle pas la fierté d’appartenir à un peuple scindé et méritoire avec des mœurs et appartenances religieuses diverses mais reliées ?

    Merci Stéphane pour ce document sur la vie et la mort des nations :
    Les unes pourrissent de l’intérieur et les autres sont affaiblies de l’extérieur.

    Aimé par 1 personne

    • samuel dit :

      Bonjour Ricquet,

      Dans le langage moderne miroir de la vérité, B.Neiss semble nous parler des quatre points évoqués dans votre commentaire, mais en mettant l’accent sur le troisième, mais dans une formulation tout autant signifiante, plus encore pas si éloignée de votre observation concernant les autres points.
      Je vous parle de cela, car j’ai vécu hier dans la négligence de ces points là. Puis la tradition est souvent dévoyée par les hommes, comme à chaque génération je crois. Comment lutter contre l’affaiblissement du sentiment religieux, lorsque même des gens plus au fait de la chose ne se montrent même plus dignes de parler du discours sur les fins dernières avec retenue au cœur. A vrai dire, leur conduite n’est pas si différente de tous les charretiers en matière d’influence, c’est si courant pour ceux qui ont des oreilles pour entendre, puisque ceux qui font des prédictions de la sorte ne sont pas si différents des plus égarés dans les choses ténébreuses. Ce que je veux dire en fait, ce n’est pas forcément les premiers à s’avancer qui hériteront des choses promises.

      Bien à vous,

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  3. Ping : Guide de lecture | Saint Michel Archange

  4. S’il vous plaît, chrétiens aidez-moi… Priez pour-moi…!
    5 août 2016 Laisser un commentaire Modifier
    Bonjour,
    Je dois déranger certaines personnes car mon site :
    https://prieratempsetacontretemps.wordpress.com est attaqué, si bien que je n’en ai plus la maîtrise totale.
    C’est pourquoi, je me tourne vers vous chrétiens, pour vous demander de m’aider et surtout de prier, pour que la liberté de parole soit respectée dans notre pays : La France, cette France qui se dit « démocratique ! »
    Ils veulent me faire taire ! Avec moi écrivez aux responsables pour que je retrouve ma liberté de parole. Vous qui avez des connaissances en informatique, aidez-moi.
    A ce propos, je recherche un informaticien qui accepterai de me seconder dans la tenue de ce site.
    Il faut que je vous dise que le « Pôle Emploi de Vire(14) » a refusé de diffuser mon offre ! Et oui ! C’est ça leur démocratie !
    Si vous êtes intéressé contactez- moi à:
    louis.jacques-francois@orange.fr
    Ou au N° de téléphone :
    02 31 69 44 28
    Que DIEU vous bénisse et vous garde dans Sa Paix et Sa Joie !
    Merci !
    JFL

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