Le martyre de Valérien et Tiburce

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Valérien et Tiburce étaient deux frères païens convertis au christianisme par la grâce de sainte Cécile, épouse de Valérien. Le texte que nous allons découvrir est une pièce importante de notre histoire. Nous découvrons le jugement des deux frères par le cruel Almachius, magistrat romain, qui les condamne au martyre. Ce texte de grande beauté, rédigé par le vénérable abbé de Solesmes, rappelle avec brio ce qu’est l’authentique sainteté.

« sainte Cécile et la société Romaine. » Tome II. Page 155 à 177

« Valérien et Tiburce, animés par Cécile, se dévouèrent à recueillir les saintes dépouilles des soldats du Christ, et à les entourer d’honneurs. Souvent il leur fallait racheter à prix d’or ces corps immolés par la fureur païenne, et rien n’était épargné pour rendre la sépulture complète. On réunissait avec amour les membres séparés par le glaive, on recherchait jusqu’aux instruments du supplice, afin de conserver à la postérité chrétienne le témoignage complet de la victoire. Le sang de ces glorieuses victimes était gardé avec un soin particulier. On le recueillait avec des éponges, que l’on pressait ensuite sur des fioles ou des ampoules. Aucun péril n’arrêtait la sollicitude fraternelle des deux jeunes patriciens envers ces morts vénérés, pauvres, la plupart, selon la chair, mais déjà rois dans les palais du ciel. Jaloux de témoigner leur respect envers de si glorieuses dépouilles, ils n’épargnaient pas même les parfums les plus précieux, en même temps qu’ils subvenaient par d’abondantes aumônes, et par toutes les œuvres de la miséricorde, aux familles chrétiennes que la perte de leurs chefs ou de leurs principaux membres avait laissées dépourvues des ressources nécessaires à la vie.

Les corps des nombreuses victimes de la cruauté d’Almachius furent recueillis furtivement dans les divers cimetières déjà ouverts sur la plupart des voies qui sortaient de la ville ; mais il paraît certain que celui qui se construisait à ce moment par les soins des Caecilii, sur la voie Appienne, en reçut un certain nombre dans ses galeries à peine ébauchées. Le feu ayant été le supplice d’une partie de ces chrétiens, leur sépulture devait exiger moins de place. Tous les anciens Martyrologes ont conservé la mémoire de plusieurs centaines de martyrs qui auraient ainsi reposé dans ces cryptes nouvelles, qui sont appelées ad sanctam Caeciliam. Avec quel tendre respect Cécile accueillait les restes inanimés de ces valeureux athlètes, avec quelle ardeur elle enviait le sort de ceux qui avaient déjà rendu au Christ le témoignage du sang, avec quelle sainte fierté elle contemplait le courage de son époux et de son frère, initiés seulement depuis quelques jours à la foi chrétienne, et déjà si dévoués aux œuvres laborieuses qu’elle imposait alors aux plus généreux de ses disciples ! Valérien et Tiburce ne tardèrent pas à être dénoncés à Almachius, et pour leurs largesses envers des personnes viles, et pour l’infraction qu’ils osaient faire à la défense d’inhumer les corps des martyrs. Ils furent donc accusés l’un et l’autre, et conduits devant le tribunal. Almachius n’avait pas l’intention de sévir contre ces deux jeunes patriciens qu’il avait fait mander à sa barre ; il voulait les intimider, et obtenir une satisfaction pour la violation publique qu’ils avaient osé faire de ses ordres.

« Comment ! leur dit-il, vous qui, par votre naissance, avez droit au titre de clarissimes, pouvez-vous avoir dégénéré de votre sang, jusqu’à vous associer à la plus superstitieuse des sectes ? J’apprends que vous dissipez votre fortune en profusions sur des gens de condition infime, et que vous vous abaissez jusqu’à ensevelir avec toute sorte de recherches des misérables qui ont été punis pour leurs crimes. En faut-il conclure qu’ils étaient vos complices, et que c’est là le motif qui vous porte à leur donner ainsi une sépulture d’honneur ? »

Le plus jeune des deux frères prit la parole.

« Plût au ciel, s’écria Tiburce, qu’ils daignassent nous admettre au nombre de leurs serviteurs, ceux que tu appelles nos complices ! Ils ont eu le bonheur de mépriser ce qui paraît être quelque chose et cependant n’est rien. En mourant, ils ont obtenu ce qui ne paraît pas encore, et qui néanmoins est la seule réalité. Puissions-nous imiter leur vie sainte, et marcher un jour sur leurs traces ! »

Almachius, déconcerté par la fermeté de cette réponse, chercha un incident pour rompre le discours du jeune homme. Il crut l’avoir trouvé, en relevant la ressemblance frappante qui existait entre les deux frères.

« Dis-moi, Tiburce, quel est le plus âgé de vous deux ? Telle fut la question du juge.
– Tiburce répondit : ni mon frère n’est plus âgé que moi, ni moi plus jeune que lui ; le Dieu unique, saint et éternel, nous a rendus tous deux égaux par la grâce.
– Eh bien ! dit Almachius, dis-moi ce que c’est, ce qui parait être quelque chose et n’est rien.
– Tout ce qui est en ce monde, repartit vivement Tiburce, tout ce qui entraîne les âmes dans la mort éternelle, à laquelle aboutissent les félicités du temps.
– Maintenant, dis-moi, reprit Almachius, qu’est-ce que ce qui ne paraît pas encore et est néanmoins la seule réalité ?
– C’est, dit Tiburce, la vie future pour les justes, et le supplice à venir pour les injustes. L’un et l’autre approchent, et par une triste dissimulation nous détournons les yeux de notre cœur, afin de ne pas voir cet inévitable avenir. Les yeux de notre corps s’arrêtent aux objets du temps, et, mentant à notre propre conscience, nous osons employer pour flétrir ce qui est bien les termes qui ne conviennent qu’au mal, et décorer le mal lui-même de ceux qui servent à désigner le bien.
– Almachius interrompit le jeune homme : je suis sûr, dit-il, que tu ne parles pas selon ton esprit.
– Tu dis vrai, reprit Tiburce ; je ne parle pas selon l’esprit que j’avais lorsque j’étais du siècle, mais selon l’esprit de celui que j’ai reçu au plus intime de mon âme, le Seigneur Jésus-Christ.
– Mais sais-tu même ce que tu dis ? repartit Almachius, contrarié d’entendre sortir de la bouche du jeune homme ce nom sacré qui attestait la profession du christianisme dans celui qui le proférait avec tant d’amour.
– Et toi, dit Tiburce, sais-tu ce que tu demandes ?
– Jeune homme, répondit Almachius, il y a chez toi de l’exaltation.
– Tiburce répondit : j’ai appris, je sais, je crois que tout ce que j’ai dit est réel.
– Mais je ne le comprends pas, repartit le magistrat, et je ne saurais entrer dans cet ordre d’idées.
– C’est, dit le jeune homme, empruntant les paroles de l’Apôtre, c’est que « l’homme animal ne perçoit pas les choses qui sont de l’esprit de Dieu : mais l’homme spirituel juge toutes choses, et n’est jugé lui-même par personne. » (I Cor., II.) »

Almachius sourit avec dépit, dissimulant l’injure qu’il venait de recevoir, et, ne voulant pas laisser le jeune homme se compromettre davantage, il le fit écarter, et ordonna de faire avancer Valérien.

« Valérien, lui dit-il, la tête de ton frère n’est pas saine ; toi tu sauras me donner une réponse sensée.
– Il n’est qu’un seul médecin, répondit Valérien : c’est lui qui a daigné prendre soin de la tête de mon frère et de la mienne, en nous communiquant sa propre sagesse ; c’est le Christ, Fils du Dieu vivant.
– Allons, dit Almachius, parle-moi raisonnablement.
– Ton oreille est faussée, répondit Valérien ; tu ne saurais entendre notre langage. »

Le magistrat se contint, et, refusant toujours d’accepter la confession spontanée du christianisme que les deux frères aspiraient à faire devant son tribunal, il essaya l’apologie du sensualisme païen, auquel les Césars avaient été redevables de la soumission passive que leur prêtait l’Empire.

« C’est vous-mêmes, dit-il, qui êtes dans l’erreur, et plus que personne. Vous laissez les choses nécessaires et utiles pour suivre des folies. Vous dédaignez les plaisirs, vous repoussez le bonheur, vous méprisez tout ce qui fait le charme de la vie ; en un mot vous n’avez d’attrait que pour ce qui est contraire au bien-être et opposé aux plaisirs.
– Valérien répondit avec calme : J’ai vu, au temps de l’hiver, des hommes traverser la campagne au milieu des jeux et des ris, et se livrant à tous les plaisirs. En même temps, j’apercevais dans les champs plusieurs villageois qui remuaient la terre avec ardeur, plantaient la vigne et écussonnaient des roses sur les églantiers ; d’autres greffaient des arbres fruitiers, ou écartaient avec le fer des arbustes qui pouvaient nuire à leurs plantations ; tous enfin se livraient avec vigueur aux travaux de la culture. Les hommes de plaisir, ayant considéré ces villageois, se mirent à tourner en dérision leurs travaux pénibles, et ils disaient :

Misérables que vous êtes, laissez ces labeurs superflus ; venez-vous réjouir avec nous, venez partager nos jeux et nos délices. Pourquoi se fatiguer ainsi à de rudes travaux ? Pourquoi user le temps de votre vie à des occupations si tristes ?

Ils accompagnaient ces paroles d’éclats de rire, de battements de mains et d’insultantes provocations. À la saison des pluies et de la froidure succédèrent les jours sereins, et voilà que les campagnes, cultivées par tant d’efforts, s’étaient couvertes de feuillages touffus, les buissons étalaient leurs roses fleuries, la grappe descendait en festons le long du sarment, et aux arbres pendaient de toutes parts des fruits délicieux et agréables à l’œil. Ces villageois, dont les fatigues avaient paru insensées, étaient dans l’allégresse ; mais les frivoles habitants de la ville, qui s’étaient vantés d’être les plus sages, se trouvèrent dans une affreuse disette, et regrettant, mais trop tard, leur molle oisiveté, ils se lamentèrent bientôt, et se disaient entre eux :

Ce sont là pourtant ceux que nous poursuivions de nos railleries. Les travaux auxquels ils se livraient nous semblaient une honte ; leur genre de vie nous faite sait horreur, tant il nous paraissait misérable. Leurs personnes nous semblaient viles, et leur société sans honneur. Le fait cependant a prouvé qu’ils étaient sages, en même temps qu’il démontre combien nous fûmes malheureux, vains et insensés. Nous autres, nous n’avons pas songé à travailler ; loin de venir à leur aide, du sein de nos délices nous les avons bafoués, et les voilà maintenant environnés de fleurs et brillants de l’éclat du succès. »

C’est ainsi que le jeune patricien, dont le caractère grave et doux formait un si aimable contraste avec le naturel impétueux de son frère, imitait le langage de Salomon, et flétrissait les vanités du monde au sein même de la plus vaine et de la plus voluptueuse des cités. Almachius avait écouté jusqu’au bout le discours de Valérien ; reprenant à son tour la parole, il lui dit :

« Tu as parlé avec éloquence, je le reconnais ; mais je ne vois pas que tu aies répondu à mon interrogation.
– Laisse-moi achever, reprit Valérien. Tu nous as traités de fous et d’insensés, sous le prétexte que nous répandons nos richesses dans le sein des pauvres, que nous donnons l’hospitalité aux étrangers, que nous secourons les veuves et les orphelins, enfin que nous recueillons les corps des martyrs, et leur faisons d’honorables sépultures. Selon toi, notre folie consiste en ce que nous refusons de nous plonger dans les voluptés, en ce que nous dédaignons de nous prévaloir aux yeux du vulgaire des avantages de notre naissance. Un temps viendra, où nous recueillerons le fruit de nos privations. Nous nous réjouirons alors ; mais ils pleureront, ceux qui tressaillent maintenant dans leurs plaisirs. Le temps présent nous est donné pour semer ; or ceux qui, en cette vie, sèment dans la joie, moissonneront dans l’autre le deuil et les gémissements, tandis que ceux qui aujourd’hui sèment des larmes passagères recueilleront dans l’avenir une allégresse sans fin.
– Ainsi, répliqua Almachius, nous et nos invincibles princes, nous aurons pour partage un deuil éternel, tandis que vous, vous posséderez à jamais la vraie félicité ?
– Et qui êtes-vous donc, vous et vos princes ? s’écria Valérien. Vous n’êtes que des hommes, nés au jour marqué, pour mourir quand l’heure est venue. Encore aurez-vous à rendre à Dieu un compte rigoureux de la souveraine puissance qu’il a placée entre vos mains. »

L’interrogatoire avait dépassé le but que le juge s’était proposé. En voulant seconder les mauvaises dispositions de l’Etat contre les chrétiens, et produire un effet sur les membres de la haute société romaine qui appartenaient à la religion proscrite, il avait dépassé le but et amené une complication inattendue. Deux patriciens avaient comparu devant lui, et bientôt, par l’imprudence du magistrat, des paroles offensantes pour la dignité impériale étaient sorties de leur bouche. La profession du christianisme était flagrante dans les deux frères ; elle avait retenti jusque dans le sanctuaire des lois. Almachius songea à sortir de cette situation difficile, en faisant à Tiburce et à Valérien une proposition qui, s’ils l’acceptaient, allait tout aussitôt les mettre hors de cause. Il leur dit donc :

« Assez de ces discours inutiles ; plus de ces longueurs qui font perdre le temps. Offrez des libations aux dieux, et vous vous retirerez sans avoir subi aucune peine. »

Il ne s’agissait ni de brûler de l’encens aux idoles, ni de prendre part à un sacrifice ; une simple libation, à peine aperçue des assistants, dégageait les deux frères de toutes poursuites, et mettait à couvert la responsabilité du magistrat et l’honneur des lois de l’Empire. Valérien et Tiburce répondirent à la fois :

« Tous les jours nous offrons nos sacrifices à Dieu, mais non pas aux dieux.
– Quel est, demanda Almachius, le dieu auquel vous rendez ainsi vos hommages ?
– Les deux frères répondirent : Y en a-t-il donc un autre, que tu nous fais une pareille question à propos de Dieu ? En est-il donc plus d’un ?
– Ce dieu unique dont vous parlez, répliqua Almachius, dites-moi du moins son nom.
– Le nom de Dieu, dit Valérien, tu ne saurais le découvrir, quand bien même tu aurais des ailes, et si haut que tu pusses voler.
– Ainsi, répondit le magistrat, Jupiter, ce n’est pas le nom d’un dieu ?
– Tu te trompes, Almachius, dit Valérien ; Jupiter, c’est le nom d’un corrupteur, d’un libertin. Vos propres écrivains nous le donnent pour un homicide, un personnage rempli de tous les vices, et tu l’appelles un dieu ! Je m’étonne de cette hardiesse ; car le nom de Dieu ne saurait convenir qu’à l’être qui n’a rien de commun avec le péché, et qui possède toutes les vertus.
– Ainsi, reprit Almachius, le monde entier est dans l’erreur ; ton frère et toi, vous êtes les seuls à connaître le véritable Dieu ? »

À ces paroles, une noble et sainte fierté s’émut au cœur de Valérien, et, proclamant les immenses progrès de la foi chrétienne, il osa répondre :

« Ne te fais pas illusion, Almachius; les chrétiens, ceux qui ont embrassé cette doctrine sainte, ne peuvent déjà plus se compter dans l’Empire. C’est vous qui formerez bientôt la minorité ; vous êtes ces planches disjointes qui flottent sur la mer après un naufrage, et qui n’ont plus d’autre destination que d’être jetées au feu. »

Almachius, irrité de la généreuse audace de Valérien, commanda qu’il fût battu de verges ; il hésitait encore à prononcer contre lui la peine de mort que requéraient les lois de l’Empire. Les licteurs dépouillèrent aussitôt le jeune homme, et sa joie de souffrir pour le nom de Jésus-Christ éclata par ces courageuses paroles :

« Voici donc arrivée l’heure que j’attendais avec tant d’ardeur ; voici le jour qui m’est plus agréable que toutes les fêtes du monde ! »

Pendant qu’on frappait cruellement l’époux de Cécile, la voix d’un héraut faisait retentir ces paroles :

« Gardez-vous de blasphémer les dieux et les déesses ! »

En même temps, et à travers le bruit des coups de verges, on entendait la voix énergique de Valérien, qui s’adressait à la multitude :

« Citoyens de Rome, s’écriait-il, que le spectacle de ces tourments ne vous empêche pas de confesser la vérité. Soyez fermes dans votre foi ; croyez au Seigneur qui seul est saint. Détruisez les dieux de bois et de pierre auxquels Almachius brûle son encens ; réduisez-les en poudre, et sachez que ceux qui les adorent seront punis par des supplices éternels. »

Durant cette exécution, qui avait lieu en dehors du prétoire, les passions s’agitaient au dedans. Quelle serait la fin de cette cause, que l’inhabile magistrat avait menée avec tant d’imprudence ? Au lieu de deux jeunes gens qu’il n’avait voulu qu’intimider, il avait en face deux chrétiens, dignes, par leur mâle courage, d’être comparés aux plus héroïques martyrs qu’il venait d’envoyer à la mort. Laisserait-il se retirer, après un châtiment passager, ces hommes qui avaient insulté les divinités de l’Empire, bravé les lois, et défié un représentant de la puissance publique jusque sur son siège ; ou sévirait-il contre eux jusqu’à la peine capitale ? Un conseil perfide, qui faisait appel à sa cupidité, fixa les incertitudes d’Almachius. Tarquinius, son assesseur, lui dit en particulier :

« Finis-en avec eux : l’occasion est bonne. Si tu mets du retard, ils continueront de distribuer leurs richesses aux pauvres jusqu’à ce qu’elles soient épuisées, et, quand ils auront été enfin punis de la peine capitale, tu ne trouveras plus rien. »

Almachius comprit ce langage. Ses intérêts pouvaient être mêlés jusqu’à un certain point avec ceux du fisc ; il résolut donc de ne pas laisser échapper la proie. Les deux frères furent de nouveau amenés devant lui, Valérien, le corps ensanglanté par les verges, et Tiburce, saintement jaloux que son frère lui eût été préféré dans l’honneur de souffrir pour le Christ. La sentence fut immédiatement rendue ; elle était commune aux deux jeunes patriciens, et portait qu’ils seraient conduits au pagus Triopius, situé sur la voie Appienne, entre la troisième et la quatrième borne milliaire. Au bord de la route, s’élevait le temple de Jupiter, qui servait comme d’entrée au pagus. Valérien et Tiburce seraient invités à brûler de l’encens devant l’idole, et, s’ils refusaient de le faire, ils auraient la tête tranchée.

C’en était fait : les deux frères, entraînés par la soldatesque, se mettaient en marche pour le lieu de leur martyre. Ils allaient s’éloigner de Rome, sans qu’il eût été donné à Valérien de revoir un instant son épouse, à Tiburce de prendre congé de sa sœur ; tant était rapide le mouvement qui les emportait l’un et l’autre vers la patrie des anges. Cécile n’avait pas été présente à l’interrogatoire des deux confesseurs ; mais l’ardeur de ses prières les avait assistés devant le juge, et ils s’étaient montrés dignes d’elle et de leur baptême. Dieu, cependant, qui voulait que la vierge survécût à leur départ pour le ciel, ménageait, à ce moment même, une entrevue pleine de consolation pour les trois amis.

Maxime, greffier d’Almachius, avait été désigné pour accompagner les martyrs au lieu de l’épreuve. C’était à lui de rendre compte au juge de l’issue du drame. Il devait ramener libres Tiburce et Valérien, s’ils sacrifiaient aux dieux, ou certifier leur exécution, s’ils persistaient dans la profession du christianisme. À la vue de ces deux jeunes hommes qui marchaient d’un pas si léger vers le supplice, et s’entretenaient ensemble avec une joie tranquille et une ineffable tendresse, Maxime ne put retenir ses larmes, et leur adressant la parole :

« Ô noble et brillante fleur de la jeunesse romaine ! s’écria-t-il ; ô frères unis par un amour si tendre ! Vous vous obstinez donc dans le mépris des dieux, et, au moment de perdre toutes choses, vous courez à la mort comme à un festin !
– Tiburce lui répondit : si nous n’étions pas assurés que la vie qui doit succéder à celle-ci durera toujours, penses-tu donc que nous montrerions tant d’allégresse à cette heure ?
– Et quelle peut être cette autre vie ? dit Maxime.
– Comme le corps est recouvert par les vêtements, reprit Tiburce, ainsi l’âme est revêtue du corps ; et de même que l’on dépouille le corps de ses vêtements, ainsi en sera-t-il de l’âme à l’égard du corps. Le corps, dont l’origine grossière est la terre, sera rendu à la terre ; il sera réduit en poussière pour ressusciter, comme le phénix, à la lumière qui doit se lever. Quant à l’âme, si elle est pure, elle sera transportée dans les délices du paradis, pour y attendre, au sein des plus enivrantes félicités, la résurrection du corps. »

Ce discours inattendu fit une vive impression sur Maxime. C’était la première fois qu’il entendait un langage opposé au matérialisme, dans lequel l’ignorance païenne avait plongé sa vie tout entière. Il fit un mouvement vers cette lumière nouvelle qui se révélait à lui :

« Si j’avais la certitude de cette vie future dont tu me parles, répondit-il à Tiburce, je sens que moi aussi je serais disposé à mépriser la vie présente. »

Alors Valérien, plein d’une sainte ardeur que lui communiquait l’Esprit divin, s’adressa ainsi à Maxime :

« Puisqu’il ne te faut plus que la preuve de la vérité que nous t’avons annoncée, reçois la promesse que je te fais en ce moment. À l’heure où le Seigneur va nous faire la grâce de déposer le vêtement de notre corps pour la confession de son nom, il daignera t’ouvrir les yeux, afin que tu voies la gloire dans laquelle nous entrerons. Une seule condition est mise à cette faveur, c’est que tu te repentes de tes erreurs passées.
– J’accepte, dit Maxime, et je me dévoue aux foudres du ciel, si, dès l’heure même, je ne confesse pas le Dieu unique qui fait succéder une autre vie à celle-ci. C’est maintenant à vous de tenir votre promesse, et de m’en faire voir l’effet. »

Par cette réponse, Maxime offrait déjà son nom à la milice chrétienne ; mais les deux frères ne voulaient pas quitter la terre avant qu’il eût obtenu, sous leurs yeux, le bienfait de la régénération. Ils lui dirent donc :

« Persuade aux gens qui doivent nous immoler de nous conduire à ta maison ; ils nous y garderont à vue ; ce n’est que le retard d’un jour. Nous ferons venir celui qui doit te purifier, et, dès cette nuit, tu verras déjà ce que nous t’avons promis. »

Maxime ne balança pas un instant. Tous les calculs de la vie présente, ses craintes et ses espérances, n’étaient déjà plus rien à ses yeux. Il conduisit à sa maison les martyrs avec l’escorte qui les accompagnait, et tout aussitôt Tiburce et Valérien commencèrent à lui expliquer la doctrine chrétienne. La famille du greffier, les soldats eux-mêmes, assistaient à la prédication des deux apôtres, et tous, divinement éclairés par leur langage si vrai et si solennel, voulurent croire en Jésus-Christ.

Cécile avait été avertie de ce qui se passait par un message de Valérien. Ses ferventes prières avaient sans doute contribué à obtenir du ciel une si grande effusion de grâces ; mais il s’agissait de consommer l’œuvre divine dans ces hommes si rapidement conquis à la foi chrétienne. Cécile disposa toutes choses avec cette vigueur et cette sagesse qu’elle savait mettre en tout, et, quand la nuit fut arrivée, elle entra dans la maison de Maxime, suivie de plusieurs prêtres qu’elle amenait avec elle.

Le langage des anges pourrait seul rendre la douceur de l’entrevue que la bonté de Dieu avait préparée pour les deux époux, sur la route de la patrie céleste. Les roses prophétiques de la couronne de Valérien allaient bientôt s’épanouir au soleil de l’éternité ; celles qui ornaient le front de Cécile devaient, quelques jours encore, exhaler leur parfum sur la terre. Il dut leur être doux de repasser ensemble la suite des desseins de Dieu sur eux, et les voies que la grâce leur avait fait parcourir, depuis l’entretien mystérieux de la chambre nuptiale, jusqu’à ce moment où Valérien n’avait plus qu’à saisir la palme qui s’offrait à lui. Tiburce, le favori des anges, la seconde conquête de Cécile, ne pouvait manquer de mêler à ces colloques suprêmes toute l’effusion de son âme tendre et dévouée.

Mais les deux frères, mais la vierge, ne perdaient pas de vue cette moisson fortunée qui avait surgi tout à coup sur le chemin du martyre ; le moment pressait de la recueillir pour les greniers du Père céleste. Sous les yeux de Cécile, de son époux et de son frère, au milieu des vives actions de grâces qu’ils rendaient au Seigneur, Maxime et sa famille, tous les soldats, professèrent solennellement la foi chrétienne, et les prêtres répandirent sur leurs têtes l’eau qui purifie et renouvelle les âmes. Cette maison du greffier d’Almachius était devenue un temple, et tous ceux qui l’habitaient, durant ces heures dérobées au ciel, n’avaient entre eux qu’un cœur et qu’une âme.

Cependant la nuit avait achevé son cours, et l’aurore paraissait au ciel. C’était le jour du martyre pour Valérien et pour Tiburce, le 18 des calendes de mai (14 avril). Un silence solennel mit fin aux transports que la foi faisait naître dans ces cœurs unanimes. La voix de Cécile le rompit tout à coup, donnant par ces paroles du grand Paul le signal du départ :

« Allons, s’écria-t-elle, soldats du Christ, rejetez les œuvres de ténèbres, et revêtez-vous des armes de la lumière. Vous avez dignement combattu, vous avez achevé votre course, vous avez gardé la foi. Marchez à la couronne de vie ; le juste juge vous la donnera, à vous et à tous ceux qui se réjouissent de son avènement. » (Rom., XIII, 12; II Tim., 1.)

La troupe héroïque se mit en marche aux accents inspirés de la vierge, dont la puissance surhumaine dominait encore cette scène sublime. Les deux confesseurs étaient conduits par le nouveau chrétien Maxime, escortés par des soldats dont le front était encore humide de la rosée baptismale. Les Actes ne nous disent pas si la vierge suivit son époux et son frère jusqu’au lieu du triomphe. Il est à croire qu’après les adieux d’une séparation qui ne devait pas durer un long temps, Cécile demeura dans Rome. En peu d’heures elle allait être appelée à rendre les derniers honneurs aux martyrs du Christ que le glaive aurait immolés. Depuis l’ouverture de la persécution, ce pieux devoir marquait pour ainsi dire chacune de ses journées ; mais les martyrs dont elle allait bientôt recueillir et honorer la sainte dépouille, n’intéresseraient plus seulement sa foi ; ils devaient représenter les plus tendres affections de son cœur d’épouse et de sœur. Ce ne fut donc pas un sentiment de faiblesse ou de timidité qui retint la vierge dans la ville, au départ des deux jeunes héros. Que pouvait craindre Cécile sur la terre, elle qui, pour la garde de sa virginité, avait su braver le courroux d’un époux païen, et qui, sous peu de jours, défierait sur son tribunal le représentant de la loi romaine ?

Les martyrs et leur pieuse escorte s’acheminèrent vers la voie Àppienne. Le long des tombeaux dont le luxe accompagnait cette voie durant plusieurs milles, leur marche se dirigeait vers le pagus Triopius. Le souvenir de Pierre rencontrant en ces mêmes lieux le Christ chargé de sa croix, redoubla l’ardeur des deux frères. À droite et à gauche, derrière la haie somptueuse des mausolées, les cryptes chrétiennes étendaient silencieusement sous terre leurs vastes et profondes galeries, et les martyrs purent saluer en passant le lit de leur glorieux repos. En prenant sur la gauche pour descendre vers le pagus, ils laissaient à droite le tombeau de Caecilia Metella qui rappelait à Valérien le nom de l’épouse qu’il avait reçue du ciel, et à laquelle il devait bien plus que le bonheur d’ici-bas. C’était de quelques jours seulement qu’il la devançait, et bientôt elle se réunirait à lui pour jamais dans leur unique patrie. Les fureurs d’Almachius faisaient assez pressentir que l’heure approchait pour la noble vierge. Le seul désir de Valérien en ce monde, à cette heure suprême, était désormais de reposer non loin d’elle, après la victoire, dans la cité des martyrs, loin du faste profane de leurs aïeux.

On fut bientôt arrivé au pagus. Sur l’une des inscriptions d’Hérode Atticus en l’honneur d’Annia Regilla, il était appelé Hospitalier, ainsi que nous l’avons dit plus haut ; mais aux chrétiens il n’avait alors à offrir que le glaive ou l’apostasie. Les prêtres de Jupiter attendaient avec l’encens. Tiburce et Valérien furent invités à rendre leurs hommages à l’idole. Ils refusèrent, se mirent à genoux et tendirent le cou aux bourreaux. Les soldats devenus chrétiens ne pouvant tirer le glaive sur des martyrs, d’autres bras s’offrirent, car il y avait là des exécuteurs en permanence, et ces deux têtes glorieuses reçurent du même coup la mort et la couronne de vie. À ce moment, le ciel s’ouvrit aux yeux de Maxime, et il entrevit un instant la félicité des saints. Il fut aisé à cet officier chrétien d’Almachius de soustraire les corps des deux héros et de les consigner aux mains de Cécile, en qui il vénérait la mère spirituelle qui, la nuit précédente, l’avait présenté au baptême. Cécile, qui s’était rendue dans sa villa de la voie Appienne, attendait avec transport l’arrivée des dépouilles triomphales. Elle les reçut avec une tendre vénération ; mais l’hypogée chrétien des Caecilii n’était pas encore assez avancé pour leur offrir un asile convenable. De l’autre côté de la voie, au cimetière de Prétextat, non loin de la tombe de Januarius, un cubiculum pouvait les recevoir. Cécile jugea que les martyrs y reposeraient avec plus d’honneur, et ce fut là qu’elle ensevelit les corps de son époux et de son frère. Rien ne manqua à cette sépulture chrétienne, ni les larmes d’adieu et d’espérance, ni les parfums, ni la palme, ni la couronne, symboles de la plus éclatante victoire. »

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