La révélation du Caporal James Cross

revelation_caporal_james_cross

Le peloton composé de trente-six hommes progressait dans la jungle vietnamienne. Nous étions le 25 mars 1965. Le capitaine Brandon Pain avançait, en tête, d’un pas résolu. Son regard sombre scrutait attentivement les alentours. La moiteur de la jungle était insupportable, les moustiques harcelaient les hommes en sueur. Le craquement des branches et le bruit des bottes frappant le sol boueux couvraient le halètement des jeunes soldats. Le capitaine, devançant son peloton d’une bonne trentaine de mètres, leva brutalement le bras droit avant de refermer le poing. Le sergent chef Clark Kentucky se tourna en direction de ses hommes pour leur faire signe de s’arrêter avant d’observer attentivement les gestes de l’officier. Le capitaine referma les doigts de la main droite avant de relever l’index et le majeur qu’il plaça devant ses yeux. Il fit quelques signes militaires supplémentaires en direction de son subalterne.
« Un village habité se trouve à une cinquantaine de mètres, expliqua Clark à ses hommes. Un Vietnamien est assis devant l’une des maisons. Cela pourrait être un piège de l’adversaire. Vérifiez silencieusement vos fusils, nous allons encercler l’endroit avant de nous y introduire. »
Les soldats se préparèrent pour passer à l’action. De grosses gouttes de sueur perlaient sur le front du sergent chef. L’une des jeunes recrues ouvrit une gourde métallique et but une gorgée avant de s’essuyer la bouche d’un revers de manche. Les hommes progressèrent dans le plus grand silence jusqu’aux portes du village.

Le caporal James Cross, jeune recrue de 21 ans, se sentait mal à l’aise sans trop savoir pourquoi. Il était d’un tempérament optimiste et drôle. Son sens de l’humour très particulier permettait de rendre l’ambiance moins pesante. Il aimait lancer de grosses boutades pour faire rire le groupe sans toutefois se moquer. Il avait l’art et la manière de trouver la phrase qui faisait s’esclaffer, à chaque fois, tous ses collèges. Il était rassembleur et solidaire. Il fut appelé sous les drapeaux pour partir au Vietnam. James faisait partie de ces deux millions de jeunes américains recrutés de force. Bien que n’appréciant ni la violence ni les armes, James ne pouvait pas s’imaginer l’horreur de la guerre. Ce mot raisonnait en lui comme l’un de ces films de western dans lequel les cow-boys se défiaient au revolver suite à un mauvais regard échangé au comptoir du saloon. James pensait que la guerre était une sorte de jeu dans lequel on faisait semblant de mourir. C’est cette naïveté touchante qui l’éloigna de ses parents lorsqu’il reçut sa lettre d’incorporation. Il n’avait pas songé un seul instant à se mutiler pour échapper à la guerre. James était un jeune homme naturellement optimiste et souriant. Il croyait à sa bonne étoile.

Le peloton progressa en formation élargie pour se retrouver aligné aux portes du village. Les hommes étaient cachés derrière la végétation. Le capitaine Brandon Pain sortit une paire de petites jumelles pour observer le village. Un vieillard était tranquillement assis devant l’une des maisons composée de paille, de terre et de bambou. Aucun mouvement suspect ne venait trahir la présence d’ennemis. Après avoir longuement observé les alentours, le capitaine rangea les jumelles avant de se relever lentement. Il fit signe au sergent chef de progresser en direction du village avec une dizaine d’hommes. Brandon et Clark, suivis par dix soldats, avancèrent silencieusement jusqu’à la première maison du village. Le sergent chef regarda discrètement à l’intérieur avant de faire signe au reste du peloton. Après avoir rigoureusement inspecté les maisons, le capitaine Brandon Pain marcha en direction du vieillard. Celui-ci, surpris de voir arriver un Américain, se leva pour le saluer.
« Tu parles américain, le vieux ? » demanda Brandon d’un ton agressif.
Le vieillard écarquilla les yeux avant de montrer l’intérieur de la maison en même temps qu’il parlait en vietnamien.
« Je ne comprends rien à ton charabia. Regarde-moi quand je te parle ! » lança Brandon en toisant le vieillard.
Le vieil homme rentra dans la maison. Le capitaine fit un signe en direction du caporal chef.
« Préparez-vous à tirer ! » s’écria celui-ci après avoir compris l’ordre.
Le vieillard sortit quelques instants plus tard avec un bol de bois rempli d’un liquide chaud. Il le porta à ses lèvres avant de le tendre au capitaine. Ce dernier, énervé par l’attitude du vieillard qu’il considérait comme suspecte, frappa violemment le bol de soupe. Le vieillard peiné, s’agenouilla pour ramasser le liquide.
« On rentre les gars ! » hurla le Capitaine en levant le bras droit de manière autoritaire.
Quelques hommes de l’unité rentrèrent dans la maison à la suite de celui-ci.

James Cross, troublé par l’étrange situation, recula de quelques pas en levant les yeux au ciel. Son regard resta figé en direction des nuages. Des éclats de voix s’élevèrent du cœur de la maison de village. Des cris de femmes et d’enfants suivis de coups de feu déchirèrent le silence pesant de la jungle vietnamienne. Le caporal James Cross tomba à genou en continuant de fixer un point dans le ciel. Alors que ses bras pendaient maladroitement le long de son corps, des larmes de tristesse coulèrent le long de ses joues. « Qu’avons-nous fait là » marmonna-t-il plusieurs fois de suite.
Une lumière éblouissante l’aveugla pendant quelques minutes. Il se sentait hors du temps, comme déconnecté de la réalité. Un Ange d’une beauté éclatante lui apparut.
« Un jour, les hommes ne se feront plus la guerre. Crois en cette promesse solennelle. N’oublie jamais ces trois mots. Foi, Espérance, Charité. » dit l’Ange avant de disparaître aussi subitement qu’il était apparu.

« Nous faisons partie du camp du bien. Nous devons remettre de l’ordre dans ce foutu pays, lança le capitaine Brandon Pain après être sorti de la maison du village en posant son fusil sur l’épaule droite d’un geste vainqueur.
– Je crois en Dieu, répondit le caporal James Cross en essuyant ses larmes pendant qu’il se relevait péniblement. Une odeur de mort opacifiait l’atmosphère.
– Que vous arrive-t-il, caporal Cross ? Avez-vous perdu la raison ? lança ironiquement le capitaine Brandon Pain avant de cracher au sol.
– Qu’avons-nous fait là ? répondit James Cross d’une voix tremblante. Ces gens ne méritaient pas le sort que nous leur réservions. Que ceux qui croient en Dieu cessent de se battre et rentrent au pays.
– Vous vous attendiez à quoi en venant ici, soldat ? demanda le capitaine Pain.
– Je ne sais pas mais je viens de comprendre que cette guerre est insensée. Elle renverse l’ordre établi et modifie la face du monde. Quel est le sens de tout ceci, Capitaine ? rétorqua James Cross. Pourquoi être venu ici si c’est pour massacrer de pauvres gens ?
– Vous appelez à la désertion, caporal Cross ! répondit sèchement le Capitaine Pain. Vous risquez la cour martiale, savez-vous réellement ce que vous faites ?
– Je veux rentrer au pays et me faire prêtre. Peu importe que je passe ou non pour un fou, rétorqua le caporal James Cross sans se démonter. La guerre n’est pas faite pour moi. Je crois sincèrement que tuer des gens n’a absolument aucun sens. Je souhaite seulement honorer notre Seigneur Jésus-Christ grâce à la Sainte Messe. Ne cherchez pas à comprendre. J’invite les soldats qui le veulent à me suivre.
– Je vous interdis de partir, ordonna le Capitaine Pain. Vous devez protéger notre avancée à travers le pays. Nous sommes un peloton uni. Vous vous êtes engagé pour faire la guerre. Ne jouez pas au plus idiot avec moi !
– C’est trop tard. J’ai pris ma décision. Je m’en vais, répondit James Cross en s’éloignant d’un pas lourd.
– Vous serez jugé lors de votre retour aux États-Unis, caporal Cross. Vous pouvez me croire ! » hurla le Capitaine Pain en le désignant du doigt.
Six soldats approuvèrent les propos du caporal et acceptèrent de le suivre.
« Laissons ces couards s’en aller, ordonna sèchement le Capitaine Brandon Pain. Nous avons une mission à accomplir. Nous devons empêcher à tout prix les Viet-Congs de progresser. En avant ! »
Le sergent chef Clark Kentucky ordonna à ses soldats d’avancer. Il jeta un regard dédaigneux sur le groupe des sept déserteurs. Les vingt-neuf soldats reprirent leur chemin à travers la jungle.

Les soldats qui suivaient le caporal James Cross lui demandèrent ce qui lui était arrivé pour prendre une telle décision.
« J’ai eu une révélation dans le village, au moment du massacre des habitants de la maison vietnamienne. Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’ai retrouvé, en seulement quelques instants, la Foi Catholique que j’avais perdue à l’adolescence. Je souhaite suivre le chemin de la Vie en œuvrant à l’amélioration du monde. Comment rendre le monde meilleur si ce n’est en déposant les armes ? Tuer fais le jeu de ceux qui tiennent les rênes du pouvoir. Nous autres n’avons rien à gagner à tout ceci. Ces villageois auraient pu faire partie de notre famille. J’ai ressenti cette douleur qui vous saisit lorsque l’un de vos proches s’en va. La guerre n’est pas faite pour moi. La Paix passe forcément par Dieu parce qu’il doit être le premier servi. Sans la Foi, l’homme se perd dans ses propres tourments et se retrouve embourbé dans des tensions de toutes sortes. C’est dans les mauvais sentiments que nous perdons toute notion de la réalité. Une cause politique que nous embrassons peut nous faire plonger dans le chaos de la colère. »
Les soldats écoutèrent silencieusement le jeune homme transfiguré par son étrange révélation. Ils marchèrent dans la jungle en direction du sud. C’est dans la sérénité qu’ils ôtèrent les balles de leur fusil. L’Amour que James Cross venait de ressentir pour Dieu l’avait sauvé, lui et ses six nouveaux amis.

Le peloton du Capitaine Brandon Pain, composé des vingt-neufs soldats restants, progressa en direction du Nord. Pendant leur lente progression, les hommes observaient, au loin, les avions qui épandaient l’agent orange. Cet herbicide était utilisé pour faire fuir les guérilleros Vietnamiens ainsi que pour détruire leurs récoltes. Ce n’est que quelques années plus tard que la population américaine découvrit avec horreur les terribles effets de l’agent orange sur les populations Vietnamiennes. La jungle s’assombrissait progressivement. C’était comme si une poisse humide emplissait l’air. Un tir de fusil déchira soudainement l’épais silence. Une jeune recrue s’effondra au sol, mortellement blessée. Le Capitaine Brandon Pain fit signe à ses hommes de s’allonger. Le sol céda sous le poids de trois soldats. Ceux-ci se retrouvèrent propulsés au fond d’un trou. Le poids de leur corps les firent s’empaler sur des clous, acérés et empoisonnés, plantés dans des bambous. C’est ce que les soldats américains nommaient vulgairement les « pièges à cons ». Des tirs en rafale emplirent soudainement la jungle. Pris de terreur, huit soldats s’enfuirent, à genou, en rampant. La peur étant prioritaire sur leur vigilance, les jeunes recrues ne virent pas les nombreuses ficelles tendues entre deux arbres. C’est ainsi que plusieurs grenades se déclenchèrent simultanément. Bien qu’apeurés, les dix-sept hommes encore épargnés par les pièges de l’armée du Front National de libération du Sud Viêt Nam ripostèrent en tirant à l’aveuglette dans la jungle.

La peur et le désespoir envahit le peloton. Pendant que certains gémissaient, d’autres observaient avec angoisse les alentours. Au loin, sur la gauche, de grandes herbes se balancèrent soudainement de gauche à droite. Le sergent chef Clark Kentucky désigna l’endroit d’un doigt tremblant. Les soldats se focalisèrent sur ce secteur en tirant de nombreuses salves. Ils n’eurent pas le temps de voir arriver, à l’exact opposé, l’immense troupe de soldats du Front National de libération. La sagacité et la ruse de ces ennemis invisibles mirent un terme aux agissements du peloton américain. Le Capitaine Brandon Pain assista à la disparition de ses soldats avant d’entendre le coup de feu qui le fit plonger, à son tour, dans un éternel sommeil.

Le caporal James Cross arriva, avec ses six compagnons, à la base militaire américaine située au sud du Vietnam. Il s’attendait à se faire arrêter. Au lieu de cela, sans trop savoir pourquoi, les soldats présents sur le campement leur annoncèrent la disparition de leur section. Un hélicoptère allait bientôt les rapatrier aux États-Unis. Sa nouvelle Foi en Dieu l’avait sauvé, lui et ses amis, d’une mort certaine. Par la suite, James Cross devint prêtre Catholique et finit sa belle vie dans un monastère pour célébrer quotidiennement la Sainte Messe. Les voies du Seigneur sont impénétrables pour ceux qui refusent de suivre le Chemin de la Vérité et de la Vie.

Lien vers le Fichier PDF : http://www.fichier-pdf.fr/2014/07/06/la-revelation-du-caporal-james-cross/

Publicités
Cet article, publié dans Article, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s